Carnets d’histoire – Une école réservée aux jeunes filles à l’Acadie

En 1831, au cœur du village, s’élevait une petite maison d’école réservée aux filles — l’une des premières du genre dans la région. Lieu d’apprentissage, de vie familiale et de solidarité, cette école témoigne des débuts du réseau scolaire québécois, mais aussi de l’engagement de figures marquantes comme Eugénie Hortense Bove-Tugault, dont la générosité laissera une empreinte durable dans la communauté.

1831 : Quand L’Acadie offrait une école aux jeunes filles

 

École de fabrique Sainte-Margueritre-de-Blairfindie avant sa restauration. Archives de la Ville de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Après l’adoption d’une première loi scolaire en 1801, il faut attendre 1824 pour que le Parlement bas-canadien vote la Loi des écoles de fabriques, afin de faciliter la création et le bon fonctionnement des écoles élémentaires pour les francophones catholiques¹ 

Les fabriques qui sont responsables de ces établissements, peuvent désormais consacrer un quart de leur revenu annuel, afin d’entretenir ou d’ériger leurs propres écoles.  

Suivra en 1829, l’adoption de la Loi des écoles de syndics². Cette fois, c’est l’État qui vient financer la moitié des coûts d’achat ou de construction d’une école (jusqu’à concurrence de 50 £) ainsi qu’une portion de la rémunération des maîtres. Chaque école est ensuite administrée par cinq syndics, qui sont quant à eux des représentants élus par la communauté.  

École de filles 

À L’Acadie, comme les paroissiens commencent à sentir les inconvénients des écoles mixtes, le curé Jean-Baptiste Paquin demande à son évêque l’autorisation de construire sur le terrain de la fabrique, dans l’un de ses jardins, une maison d’école afin d’instruire les jeunes filles. 

Dans sa requête datée du 15 mars 1831, le curé Paquin précise même que « […] laquelle maison si elle cessoit d’être une école appartiendroit à la fabrique et seroit le logement du chantre et du bedeau ou seroit louée au profit de l’église. »³ 

Marché 

Le 1er avril 1831, un marché est établi devant le notaire Laurent Archambault, entre l’entrepreneur François Paradis et messire Jean-Baptiste Paquin, pour la construction d’une maison d’école sise sur le terrain de l’église. On y précise qu’elle devra être livrée « la clef à la main » avant le 29 septembre. 

Eugénie Hortense Bove-Tugault (1808-1898) y est institutrice. Elle en habite même la portion ouest avec son fils et son mari Henry Tugault qui enseigne quant à lui aux garçons de la paroisse dans les combles du presbytère 

Dans les appartements de la famille Tugault, on trouve un four à pain qui peut contenir jusqu’à quinze pains. Il y a également des tablettes tout autour de la salle de cours ainsi que des bancs avec tiroirs. En 1838, le curé Joseph Crevier dénombre d’ailleurs 25 jeunes filles à l’école de madame Tugault et 34 garçons dans la classe du presbytère. 

Eugénie Tugault 

Suite à un revers de fortune, madame Tugault qui est originaire de Laon en France, quitte l’Europe en 1836 avec son mari et leur fils unique, pour venir se fixer à L’Acadie 

Henri Rémillard, Vieille école paroissiale à L’Acadie, 1974, E6,S7,SS1,D741517-741517, Archives nationales à Montréal.

Là, le couple exploite un lucratif commerce de grains et s’occupent de l’éducation des jeunes gens du lieu. Les Tugault, tout en conservant leurs terres du Haut de L’Acadie, s’établiront à Saint-Jean en 1844,

au moment où Charles Larocque, auparavant curé de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie), rejoint sa nouvelle cure. 

Dès l’automne 1865, le curé Larocque communique avec la révérende mère Jane Slocombe, neuvième supérieure générale de la communauté des Sœurs de la Charité de Montréal (Sœurs Grises), dans le but de fonder une œuvre de charité à Saint-Jean pouvant accueillir les indigents, les orphelins et les vieillards.  

L’inauguration d’un hospice en 1868, dans la bâtisse de la rue Longueuil qui abrita d’abord en 1847 le couvent des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, puis en 1854 les Frères des Écoles Chrétiennes,

sera rendue possible grâce à un important don de 12 000 dollars effectué par la bienfaitrice Eugénie Hortense Bove-Tugault¹. 

Nouvelle vocation 

Le 27 novembre 1879, il est décidé en assemblée que l’école de fabrique sera déménagée dans la bâtisse de pierre qui abritait auparavant le magasin Roy et Decelles. Cette imposante demeure était située

Crédit photographique : Émilie Gaudreault.

à l’emplacement actuel de l’école Napoléon-Bourassa.¹¹

Rétrocédée à l’usage du curé en 1879, l’école de fabrique Sainte-Marguerite-de-Blairfindie change de vocation pour devenir la demeure des différents bedeaux, comme l’avait judicieusement anticipé le curé Paquin¹² 

En 1976, l’école de fabrique Sainte-Marguerite-de-Blairfindie est sauvée de la démolition par l’historienne Nicole Martin Verenka et Émile

Verenka. Grâce à ces fervents défenseurs du patrimoine qui procèderont à sa restauration, nous pouvons encore aujourd’hui admirer cette magnifique demeure de pierre d’inspiration française, témoin des premiers balbutiements du réseau scolaire québécois.  

Classée immeuble patrimonial en 1964, cette résidence privée qui est rattachée au style néoclassique forme avec l’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, le calvaire et le presbytère de L’Acadie un ensemble architectural exceptionnel au Québec.  

 

Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:

¹ Louis Rousseau et Frank W. Remiggi, dir., Atlas historique des pratiques religieuses: le Sud-Ouest du Québec au XIXe siècle, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1998, p. 112.

² Christian Dessureault, « Les syndics scolaires du district de Montréal (1829-1836) : une sociographie des élus », dans Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 63, no 1, été 2009, p. 33-81.

³ Pierre Brault, Histoire de L’Acadie du Haut-Richelieu, Saint-Jean-sur-Richelieu, Éditions Mille roches,1982, p. 85.

⁴ Nicole Martin et Émile Verenka, La maison du bedeau : L’Acadie 1831, Saint-Jean-sur-Richelieu, Éditions Mille Roches, 1983, p.15.

⁵ Op.cit., Brault, p. 235

⁶ Op.cit., Verenka, p.16

⁷ Stanislas-Albert Moreau, Histoire de L’Acadie, province de Québec, Montréal, s.é., 1908, p.88.

⁸ Op.cit., Brault, p.88.

⁹ Ibid., p.89

¹⁰ Marilou Desnoyers, Regard sur 350 ans d’histoire. Saint-Jean-sur-Richelieu, Ville de Saint-Jean-surRichelieu, Saint-Jean-sur-Richelieu, 2016, p. 144-145.

¹¹ Op.cit., Brault, p. 101.

¹² Ibid., p.235.

 

Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.