Une gare qui a voyagé… pour ne pas disparaître
Gare Canadian Pacific à L’Acadie, juillet 1914, collection CRHA/exporail, Canadian Pacific Railway Company Fonds.
Autrefois, L’Acadie comptait deux gares. L’une (le dépôt) était située environ à la hauteur de la rue de la Cheverie (ancienne montée Toupin), là où les rails du Canadien National (CN) viennent rejoindre le chemin du Grand-Pré¹.
L’autre, celle du Canadien Pacifique (CP), se trouvait aussi à proximité du chemin du Grand-Pré. Elle était toutefois sise beaucoup plus en amont, soit à environ dix arpents du village. À l’époque, on l’aurait cependant souhaitée encore plus près².
D’ailleurs, le 8 juin 1886, lors d’une session spéciale du conseil municipal de la paroisse Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie), les conseillers se questionnaient : serait-il opportun de faire une demande aux autorités du chemin de fer « Le Pacifique Canadien », afin qu’elles rapprochent la voie ferrée du village?³
Après quelques considérations sur la question, ces messieurs choisirent de suspendre la séance pour une demi-heure. Ils souhaitaient s’allouer ce laps de temps afin d’aller voir et examiner le tracé fait actuellement par le Canadien Pacifique, au bas du village.
Délégation
La demi-heure écoulée une majorité d’échevins, considérant que cela serait plus avantageux, autant pour le commerce que pour les voyageurs, proposa de demander au CP le rapprochement de sa ligne ainsi que l’érection d’un dépôt ou d’une station au cœur du village.
Une motion fut ensuite adoptée afin qu’une petite délégation de L’Acadie, composée notamment du maire Laurent-Lévi Roy, du secrétaire-trésorier Joseph-Hilaire Roy fils ainsi que du gentilhomme Frank McDonnell, soit envoyée auprès de J. H. Middleton alors ingénieur en chef du Canadien Pacifique.
La requête de la mission, dont les frais de voyages furent assumés par les fonds de la municipalité, demeura toutefois lettre morte. Le tracé ne subira finalement aucune modification et le Canadien Pacifique fera s’ériger sa gare au bas du village.
Gare Canadian Pacific à L’Acadie, 7 novembre 1901, collection CRHA/exporail, Canadian Pacific Railway Company Fonds.
Mgr Bruchési
Le mercredi 3 février 1904, c’était tout L’Acadie qui était en liesse. En ce jour de grandes réjouissances, les paroissiens enthousiastes étaient nombreux dès les 9 heures du matin à remplir la salle des pas perdus de la gare du Pacifique, dans l’attente de Mgr Paul Bruchési, archevêque de Montréal⁴.
Imaginez tout un village revêtu de ses plus beaux atours et venu pour saluer l’arrivée de l’une de ces gigantesques locomotives. Au loin, annoncé par un sifflet hurlant, se profilait l’engin tonitruant qui dévalait les rails, en répandant des volutes de cendre noire : c’était le progrès qui venait bouleverser la quiétude du pittoresque paysage de L’Acadie.
Sa Grâce, en visite à l’occasion de l’érection d’un nouveau chemin de la croix dans l’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie) et de la bénédiction d’un drapeau du Sacré-Cœur, fut accueillie dès sa descente du train par le curé Charles Laforce et les marguilliers⁵.
Le lendemain, après la messe de 8 heures, c’était à nouveau une foule nombreuse qui escortait l’archevêque, du presbytère de L’Acadie, jusqu’à la station du Canadien Pacifique, se massant sur son large quai de bois pour un dernier aurevoir.
Roger Brosseau
L’Acadie en 1918, aujourd’hui sise au 1258, chemin du Clocher. Collection Les Amis de l’église patrimoniale de L’Acadie.
À douze ans, Roger Brosseau dont la mère était décédée alors qu’il n’en avait que six, n’a d’autre choix que d’aller travailler afin d’aider son père désormais veuf et en charge d’une douzaine d’enfants⁶.
Dès lors, le jeune Roger fut engagé par la compagnie du chemin de fer du Canadien Pacifique. Durant les 45 années qu’il passera au service du CP, d’abord comme cheminot, puis comme contremaître, Roger Brosseau se forgera une véritable passion pour le monde ferroviaire.
Sa fascination pour les trains était telle que vers 1963, lui et sa femme Jeanne-d’Arc Desgagné achetèrent la vieille gare du Canadien Pacifique de L’Acadie, pour la somme de 50 piastres, dans l’optique de la convertir en résidence privée⁷.
La gare était alors positionnée non loin du passage à niveau, derrière une maison ancienne recouverte de bardeaux de cèdre et arborant le numéro 425 sur le chemin du Grand-Pré. Cette demeure, qui est depuis longtemps abandonnée, était alors louée par madame Albanie Forget.
Déménagement
En mai 1970, c’est par le champ que la vieille gare entièrement meublée fut transportée à même la remorque d’un tracteur jusqu’à son emplacement actuel, soit au 1258, chemin du Clocher, sur une terre
appartenant à la famille Desgagné.
Photographie : Ville de Saint-Jean-sur-Richelieu, 2023.
De nos jours, la salle des pas perdus de la vieille gare du Canadien Pacifique de L’Acadie accueille même une quatrième génération, le petit-fils de Roger Brosseau l’ayant acquise en 2007.
Ce déménagement ne se fera cependant pas sans peine. Chantale Brosseau, la fille du couple Brosseau-Desgagné, se rappelle qu’elle et sa sœur Nathalie étaient demeurée dans la gare tout au long de ce qui s’avéra une expédition hors du commun⁸.
Enlisée durant trois ou peut-être même quatre heures dans la terre qui était particulièrement boueuse cette journée-là, la remorque et sa précieuse cargaison arrivèrent finalement à bon port devant le regard ébahi des curieux.
Patrimoine
Avec le déclin du service ferroviaire, plusieurs gares centenaires demeurent aujourd’hui menacées de destruction. La disparition du dépôt (ancienne gare du CN de L’Acadie), en témoigne.
Toutefois, grâce à Roger Brosseau et à sa femme Jeanne-d’Arc Desgagné, la gare du Canadien Pacifique de L’Acadie constitue un bel exemple de préservation de notre patrimoine ferroviaire.
De nos jours, la salle des pas perdus de la vieille gare accueille même une quatrième génération, le petit-fils de Roger Brosseau l’ayant acquise en 2007. Le temps fait parfois bien les choses, la gare du CP a finalement été transportée là où elle était souhaitée à la fin du 19e siècle : au cœur du village de L’Acadie.
Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:
¹ Pierre Brault, Histoire de L’Acadie du Haut-Richelieu, Saint-Jean-sur-Richelieu, Éditions Mille roches,1982, p.141.
² Ibid.
³ Ibid.
⁴ « Nouvelles des environs. Lacadie » dans Le Canada Français, vol. XI, no 31, vendredi 12 février 1904, p.8.
⁵ Ibid
⁶ Entrevue avec Chantale Brosseau (fille de Roger Brosseau), Le 18 avril 2023, Saint-Jean-sur-Richelieu.
⁷ Op.cit., Brault, p. 142
⁸Op.cit., Entrevue avec Chantale Brosseau.
Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.