L’impressionnant héritage de la famille Marcil de Saint-Luc

Maison familiale des Marcil sise au 911, rue Bernier. Collection Bernard Marcil.
Jusqu’à tout récemment, la présence de la maison centenaire de Bernard Marcil, sise au 911, rue Bernier ainsi que celle de ses dépendances agricoles disséminées de part et d’autre de la route, semblait véritablement tenir de l’accident. Rappelons qu’il y a quelques années, les alentours de cette zone industrielle du secteur Saint-Luc, étaient encore parsemés de constructions anciennes.
D’ailleurs, lorsque nous sommes allée à la rencontre de monsieur Marcil en septembre 2022¹, ce dernier nous parlait de l’école numéro quatre, celle du rang de la Petite-Acadie² (c’est ainsi que l’on appelait anciennement la rue Bernier). Il s’y rendait jadis en quelques enjambées, rejoignant sa sœur Marie-Paule qui enseignait à une cohorte bigarrée d’élèves allant de la première à la septième année.
Depuis, l’édifice a été troqué contre un commerce de vente au détail. Le nonagénaire aux souvenirs bien vivaces a ensuite mentionné la demeure de ses voisins, les Dépelteau, disparue comme bien d’autres, au profit de vastes constructions commerciales.
En plus de gruger des terres agricoles fertiles, ces bâtiments modernes ont progressivement isolé la propriété Marcil, si bien qu’elle a fini par revêtir les allures d’une intruse. Pourtant, il n’en est rien. En s’y attardant, on réalise qu’il est plutôt question ici de résistance.
Boucherie
Le vendredi 12 décembre 1930, Omer Marcil s’affaire non loin de la soue à cochons, suspendant un animal afin de faciliter sa saignée. Le début décembre était autrefois synonyme des grandes boucheries, la froidure venant faciliter la conservation de la viande³.
Avec l’arrivée de la saison froide, les cultivateurs devaient souvent se résoudre à réduire un cheptel parfois trop nombreux qu’ils auraient sinon peiné à nourrir. Le travail de la ferme est harassant et ne propose que peu de répit.
Astria Berthiaume, la femme d’Omer, en sait quelque chose. Sa dixième grossesse presqu’à terme, elle recueille, puis brasse le sang du porc pour éviter qu’il ne fige, avant de s’appliquer à la confection du boudin.
Marché
Malgré les contractions qui l’ont assailli la nuit durant, Astria est au petit matin bien décidée à se rendre sur la Place du marché de Saint-Jean, afin d’y écouler ses produits. La famille Marcil est d’ailleurs la seule du rang de la Petite-Acadie à s’y rendre quotidiennement.
Évidemment, Omer s’y oppose et c’est leur petite Claire, quatorze ans, qui ira « tenir marché ». Elle s’en rappellera longtemps. Puis, à 18h00, assistée de sa voisine Marie-Louise Dépelteau, qui sera sage-femme à chacun de ses accouchements, Astria met au monde Bernard, son fils cadet.
Après le décès d’Omer, foudroyé trop tôt par la maladie, les frères Marcil assurent la relève sur la ferme familiale, s’y succédant notamment tour à tour, un hiver sur trois. Le jeune Bernard, devait pour sa part ne jamais la quitter.
Dans quelques mois, ce véritable passionné d’agriculture, célèbrera ses 92 ans, autant d’années où il n’a jamais eu l’impression de travailler, car il demeure encore à ce jour épris de sa terre.
Laiterie

Photographie : Jessyca Viens Gaboriau, 2022.
À l’ombre de la maison Marcil, se dresse une petite laiterie⁴ de pierre. De nos jours, la préservation de ce type de constructions paradomestiques relèvent quasiment du miracle. La modernité les ayant ni plus ni moins dépouillées de leur utilité, les laiteries anciennes sont rarissimes au Québec.
Monsieur Marcil nous confie que ce petit édicule centenaire a été utilisé jusqu’en 1945, moment où la ferme recevait l’électricité. Lui, ses frères et ses sœurs devaient quotidiennement aller y quérir le lait ainsi que le beurre qu’ils barattaient d’ailleurs à tour de rôle sur la galerie.
Le temps semble s’être amarré dans cette vieille laiterie qui témoigne de la façon de vivre de nos ancêtres, d’un savoir-faire tombé en désuétude. Les tablettes, fixées aux parois blanchies à la chaux, qu’on garnissait jadis de terrine et de jarres y sont toujours, tout comme la minuscule fenêtre perçant le mur nord et qui servait à la ventilation.
Mémoire
Non loin de la laiterie se trouvait la maison dite d’été, celle qu’on investissait durant la belle saison pour éviter de surchauffer la résidence principale. Arborant un gracieux larmier, cette dépendance a été démontée, puis déménagée à L’Acadie, pour rejoindre l’ancien centre d’interprétation « Il était une fois… une petite colonie ».
La remise recèle quant à elle son lot de souvenirs. Comme pour confisquer sa mémoire à l’oubli, un jeune Omer Marcil âgé de 21 ans a gravé ses initiales dans les marches menant à l’étage. Il sera un peu plus loin imité par son fils Robert.
En entrant dans la maison séculaire qui dévoile un plafond bas serti de larges poutres, Bernard Marcil nous montre une vieille armoire en pin de style gothique. L’intérieur des portes de celle qui a probablement servie « d’armoire de l’espérance » à une jeune fiancée, révèle des inscriptions rappelant le mariage de ses tantes. Ici, meubles et bâtiments gardent une histoire.
En 2022, j’écrivais espérer que le temps nous laisserait davantage que le nom d’un boulevard limitrophe au Walmart pour nous remémorer l’héritage de la famille Marcil et de ces nombreuses générations qui se sont succédées sur leur terre de Saint-Luc, depuis l’établissement vers 1843 de leur ancêtre Michel Marcil⁵.
Cependant, la modernité a finalement soufflé sur l’ensemble agricole Marcil. Longtemps seul face aux avancées d’un développement industriel et commercial galopant, cet ensemble agricole ancien qui formait un authentique bastion du patrimoine architectural luçois ne pouvait tenir éternellement. Cerné par des constructions commerciales sérielles, anonymes, il a su résister longtemps.

Photographie : Marilou Desnoyers, 15 juin 2025.
Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:
¹ Entrevue avec Bernard Marcil, 5 septembre 2022, Saint-Jean-sur-Richelieu.
² Stanislas-Albert Moreau, Histoire de Saint-Luc, Montréal, (s.n.), 1901, p. 2-4. et Réal Fortin, Petite histoire de Saint-Luc, Saint-Jean-sur-Richelieu, Éditions Mille roches, 1978, p.89
³ Jean Provencher, Les quatre saisons dans la vallée du Saint-Laurent, Montréal, Boréal, 1988, p. 420-423
⁴ Ibid., p. 31-32.
⁵ PRDH, Mariage de Michel Marcil et de Angélique Patenaude, le 6 février 1804, Paroisse Saint-Luc, Le
Haut-Richelieu, Montérégie, N° 5734085
Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.