La maison Bouthillier : une histoire de philanthropie
Joseph-Laurent Pinsonneault, Maison Bouthillier, circa 1937.
Musée du Haut-Richelieu
Après une importante et inespérée campagne de restauration qui est venue s’achever en 2024, la maison Bouthillier sise au 240, rue Jacques-Cartier Nord brille aujourd’hui de tous ses feux. Située au cœur d’un quartier bourgeois qui formait jadis le noyau civique et religieux de Saint-Jean au 19e siècle, cette demeure a fort probablement été construite vers 1850, par l’avocat Joseph Delagrave¹.
Elle prend alors place non loin de la première église Saint-Jean-l’Évangéliste (devenue cathédrale), du premier presbytère du lieu ainsi que du couvent de la rue Longueuil. À l’époque, la résidence de brique exhibe une toiture à deux versants droits et un décor tout en sobriété².
D’ailleurs, la façade arrière de la maison Bouthillier, les retours de corniches visibles sur les façades latérales ainsi que les lucarnes à pignons orientées vers l’ouest trahissent encore aujourd’hui les origines néoclassiques de cette demeure qui subira moult transformations au fil de son histoire.
La maison des maires
Joseph Delagrave, qui a été maire de Saint-Jean (d’abord de la municipalité du village, puis de la ville) de 1854 à 1858 et de 1859 à 1860³, y loge jusqu’en 1873. La demeure passe ensuite à Théophile Arpin.
Ce prospère négociant de grains et de bois⁴ qui deviendra à son tour maire de la ville de Saint-Jean de 1873 à 1875⁵, y emménage d’ailleurs avec sa seconde épouse, Marie-Agnès Marchand, la cousine du Johannais Félix-Gabriel Marchand qui deviendra en 1897 le onzième premier ministre du Québec.
C’est au tournant du 20e siècle, que la maison subit d’importantes transformations architecturales. Ces ajouts éclectiques, notamment une imposante lucarne brisée, un balcon coiffé d’un toit à l’impériale et soutenu par des consoles à têtes d’aigle, la rattachent dès lors au style victorien.
Puis après avoir été vendue successivement à la Banque des marchands du Canada et à dame Caroline Messier, épouse de Louis-Napoléon Boisvert, ce n’est qu’en 1913 que le docteur Alexis Bouthillier en fera l’acquisition⁶.
D’abord échevin de 1913 à 1915, Bouthillier devient en 1919 simultanément maire de la ville de Saint-Jean et député du comté de Saint-Jean à l’Assemblée législative du Québec⁷.
: Alexis Bouthillier (1870-1940), parlementaire, Fonds J.E. Livernois Ltée, P560, S2, D1, P1507, Archives nationales à Québec.
L’ami du peuple
Alexis Bouthillier est reçu comme médecin en 1894. Il pratique d’abord quelques années à Saint-Blaise (aujourd’hui Saint-Blaise-sur-Richelieu), puis à Montréal, avant de se fixer à Saint-Jean en 1904. Beau temps, mauvais temps, le bon docteur arpente les rangs à cheval venant porter secours à ceux qui le réclament⁸.
À cela s’ajoute son implication politique, voire son zèle. En 1923, Bouthillier quitte ses fonctions municipales, mais conserve cependant sa charge de député et ce jusqu’à son décès.
On raconte toutefois que le docteur n’oublie que deux choses : dormir et se faire payer. Cette grande bonté et ce dévouement hors du commun feront de lui le médecin des pauvres, l’ami du peuple.
Pavillon Jeanne-Mance
En 1932, le docteur Bouthillier vend sa propriété aux Sœurs de la Charité (Sœurs Grises) qui s’occupent de l’hôpital Saint-Jean situé à proximité⁹. C’est en 1937, que Mgr Anastase Forget, premier évêque du diocèse Saint-Jean-de-Québec, procède à la bénédiction de la maison qui devient le pavillon des infirmières étudiantes de l’hôpital¹⁰.
On le nomme « Jeanne-Mance », un clin d’œil à la cofondatrice de Ville-Marie (Montréal) qui est considérée comme la première infirmière laïque du Canada. Ce nom était d’ailleurs bien en évidence, fixé au frontispice du bâtiment.
Mort tragique
Le 4 décembre 1940, à la traverse ferroviaire de la rue Champlain, à proximité de la gare du Canadien Pacifique, l’automobile où prend place le docteur Alexis Bouthillier est heurtée par une locomotive, puis entraînée jusqu’au pont du chemin de fer qui enjambe alors la rue Richelieu¹¹.
Ses blessures lui seront malheureusement fatales. La dépouille du regretté docteur est ensuite exposée en chapelle ardente dans le salon des médecins du nouvel hôpital Saint-Jean, celui-là même qu’il aura grandement contribué à faire construire. Lors de ses imposantes funérailles, l’église-cathédrale est comble¹².
Pérennité
Longtemps livrée à l’indifférence et à la détérioration, la maison Bouthillier, ce joyau du patrimoine bâti johannais fut contre toute attente préservée. Ce gage de pérennité, elle le doit évidemment au docteur Alexis Bouthillier.
Malgré les nombreux propriétaires influents qui s’y succéderont, c’est le nom et l’histoire du fameux médecin des pauvres qui lui demeurent accolés et qui notamment lui confèrent cette importance historique¹³.
Mais surtout, sa véritable pérennité elle la doit à Georges Coulombe, un homme d’affaires johannais, spécialisé dans la revitalisation d’immeubles historiques, qui manifestait depuis déjà plusieurs années son intention de la restaurer gracieusement.
Mieux encore, cette restauration achevée en 2024, conjuguée à la nouvelle vocation que l’on vient offrir à la maison Bouthillier, soit celle d’un centre d’hébergement temporaire pour des personnes en situation d’itinérance piloté par l’organisme Actions Dépendances, agit comme de véritables fils conducteurs entre les époques : la philanthropie d’aujourd’hui faisant écho à celle d’hier.
Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:
¹ Michel Lanciault (dir.), Découvrons Saint-Jean-sur-Richelieu, Ville historique, Québec, Ministère des Affaires culturelles, Direction générale du patrimoine, Publication du centre de documentation, Direction de l’Inventaire des biens culturels, 1978, 227 p. 159.
² Ibid., p.160
³ Les maires et les conseillers de Saint-Jean, Québec, août 1848 à février 1956, S.l. : s.n., 1956, 43 p
⁴ Léon Lorrain, «Biographie de Théophile Arpin, ecr », Le Franco-Canadien, le 9 octobre 1877, vol. XVIII, no 38, p.1.
⁵ Op.cit., Les maires et les conseillers de Saint-Jean, 43 p.
⁶ Op.cit., Lanciault, p.159.
⁷ Op.cit., Les maires et les conseillers de Saint-Jean, 43 p.
⁸ « Alexis Bouthillier, médecin des pauvres », dans Le Canada Français, vol. 116, no 27, édition du 3 décembre 1975, p.30- 31.
⁹ Op.cit., Lanciault, p.160.
¹⁰ « Bénédiction du Pavillon Jeanne-Mance » dans Le Canada Français, vol. LXXVIII NO. 15, édition du 9 septembre 1937, p.30.
¹¹ Le Canada Français, vol. LXXXI, no 29, édition du 5 décembre 1940.
¹² Le Canada Français, vol. LXXXI, no 29, édition du 12 décembre 1940.
¹³ Répertoire du patrimoine culturel du Québec, « Maison Bouthillier », [en ligne], https://www.patrimoineculturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=172112&type=bien [site consulté le 29 septembre 2025]
Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.