La maison McGinnis, témoin de l’évolution des goûts architecturaux
Joseph Laurent Pinsonneault, Collection Musée du Haut-Richelieu.
Érigée à proximité de la Place du marché, la résidence sise au 166, rue Jacques-Cartier Nord, aurait été construite entre 1832 et 1841¹. Cette construction de pierre des champs, l’une des rares de ce secteur largement dominé par la brique, apparaît d’ailleurs sur une carte du village de Saint-Jean datée de 1841².
Les férus d’architecture trouveront cependant particulier qu’une telle maison coiffée d’un toit mansardé soit si ancienne. C’est que cette demeure bourgeoise connaîtra au cours de sa longue existence moult transformations qui viendront considérablement modifier son aspect d’origine.
À l’instar de plusieurs habitations qui arborent le style Second Empire, cette résidence est le fruit d’une adaptation et témoigne ainsi des changements de goûts architecturaux qui ont jalonné le 19e siècle.
McGinnis
Cette demeure aurait à l’origine été construite pour Richard Brodhead McGinnis³, l’agent seigneurial du cinquième baron de Longueuil, Charles William Grant. Son frère, William McGinnis, était pour sa part, l’agent foncier du seigneur William Plenderleath Christie et l’aidait dans la gestion de ses domaines.
Dès 1842, il apparaît que la résidence est la propriété des demoiselles Sarah et Elizabeth McGinnis, les sœurs de Richard et William⁴. Notons que leur tante, Elizabeth McGinnis, la sœur de leur père John McGinnis un marchand de Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie), fut la première épouse de Plenderleath Christie. Décédée en 1832, elle ne lui donnera cependant aucun héritier⁵.
C’est d’ailleurs Plenderleath Christie qui afferme à William et Richard McGinnis l’emplacement d’un moulin à farine à Christieville (Iberville). Un bief (canal Riendeau), servait alors à alimenter le moulin McGinnis, dont les frères héritent en 1845, à la mort du seigneur de Bleury⁶.
Duncan Macdonald (1815-1900), photographie tirée de l’édition du 13 octobre 1993 du journal Le Canada Français, cahier 2, p. B-7.
MacDonald
Entre 1871 et 1873, la résidence devient la propriété de Théophile Arpin. Ce prospère négociant de grains et de bois, qui sera maire de la ville de Saint-Jean de 1873 à 1875, emménage ensuite dans la maison Bouthillier⁷.
Puis, c’est au tour de Duncan MacDonald, qui sera sporadiquement conseiller de Saint-Jean entre 1854 et 1872, puis maire de 1886 à 1889⁸ de s’en porter acquéreur vers 1877. Duncan et son frère aîné Edward C., associés en affaires étaient par ailleurs surnommés « les princes marchands de Saint-Jean ».
En plus de fonder notamment un important magasin général, une pharmacie ainsi qu’une banque privée, les deux frères sont actionnaires de la florissante St. Johns Stone Chinaware Company, une industrie reconnue à travers le Canada et spécialisée dans la production de faïence fine⁹.
Second Empire
C’est à cette époque que la maison se voit complètement transformée, afin de correspondre à l’esthétique Second Empire (ou Napoléon III). Ce style né en France durant le règne de Louis-Napoléon Bonaparte, connaît une certaine popularité au Canada à la fin du 19e siècle.
Duncan MacDonald offre ainsi à sa demeure un toit dit à la Mansart. Cette toiture à deux eaux, propose une pente à très faible inclinaison dans sa portion supérieure ainsi qu’une déclivité plus abrupte dans sa partie inférieure.
Ce sont entre autres les proportions trapues de cette mansarde qui trahissent le fait que ce toit n’est pas d’origine, mais qu’il vient plutôt se substituer à une toiture primitive à deux versants droits. En plus d’offrir davantage d’espace, la mansarde permet l’addition de lucarnes, des ouvertures qui éclairent et ventilent les combles.
Sur la façade principale, MacDonald ajoute également un porche central à colonnes surmonté d’un balcon et flanqué d’importantes fenêtres en saillie nommées oriels. Ces différentes modifications sont d’ailleurs visibles sur la fameuse Vue à vol d’oiseau de Saint-Jean réalisée en 1881 par Henry W. Wellge, un dessinateur et cartographe américain d’origine allemande.
Unité sanitaire
Duncan MacDonald demeure propriétaire de la résidence jusqu’à sa mort en 1900¹⁰, moment où elle passe à son fils unique Alexander (Sandy) MacDonald.¹¹ En 1906, la succession de feu Alexander MacDonald met la propriété en vente. Trois ans plus tard, le notaire Télesphore Brassard l’acquiert de la Société permanente de construction, au coût de 6000$ et y fait à son tour d’importantes réparations¹².
La maison accueille par la suite l’Unité sanitaire dont la vocation est d’améliorer l’hygiène publique en offrant notamment un enseignement sanitaire à la population, afin de prévenir la mortalité infantile et la tuberculose¹³. Cette institution gouvernementale, fondée dès mai 1926 d’abord pour les comtés de Saint-Jean et d’Iberville, est d’ailleurs l’une des trois premières Unités sanitaires que connaîtra la province¹⁴.
En 1978, Québec reconnaît la valeur patrimoniale de la propriété à laquelle on accole les noms de MacDonald et de Thibodeau, ce dernier patronyme étant celui des propriétaires au moment de ce changement de statut¹⁵. Classé immeuble patrimonial en 2012, le bâtiment est désigné depuis comme la maison McGinnis. Cette demeure restera cependant pour plusieurs qui y reçurent leurs premiers vaccins : le dispensaire.
Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:
¹ Michel Lanciault (dir.), Découvrons Saint-Jean-sur-Richelieu, Ville historique, Québec, Ministère des Affaires culturelles, Direction générale du patrimoine, Publication du centre de documentation, Direction de l’Inventaire des biens culturels, 1978, 227 p.93.
² Ibid
³ Ibid., p.94.
⁴ Ibid
⁵ Françoise Noël, « William Plenderleath Christie », Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], https://www.biographi.ca/fr/bio/christie_william_plenderleath_7F.html, [Site consulté le 1er novembre 2025].
⁶ Françoise Noël, « La gestion des seigneuries de Gabriel Christie dans la vallée du Richelieu (1760-1845) », dans Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 40, numéro 4, printemps 1987, p. 561-582.
⁷ Léon Lorrain, « Biographie de Théophile Arpin, ecr », Le Franco-Canadien, le 9 octobre 1877, vol. XVIII, no 38, p.1
⁸ Les maires et les conseillers de Saint-Jean, Québec, août 1848 à février 1956, S.l. : s.n., 1956, 43 p
⁹ Op.cit., Lanciault, p. 94.
¹⁰ « Notes locales », dans Le Canada Français, édition du vendredi 2 février 1900, p.8.
¹¹ Ibid
¹² « Nouveau propriétaire », dans Le Canada Français, édition du vendredi 12 février 1909, p.10.
¹³ Marianne Cardinal et Kim Rondeau, Les soins de santé : une histoire au cœur de la communauté, SaintJean-sur-Richelieu, Musée du Haut-Richelieu, 2008, p.22.
¹⁴ Denis Goulet, Gilles Lemire et Denis Gauvreau, « Des bureaux d’hygiène municipaux aux unités sanitaires. Le Conseil d’hygiène de la province de Québec et la structuration d’un système de santé publique, 1886-1926 », dans Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 49, numéro 4, printemps 1996, p. 491-520.
¹⁵ Maison McGinnis ou maison Macdonald-Thibodeau, Patrimoine culturel du Québec, [en ligne], https://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.domethode=consulter&id=92961&type=bien
[Site consulté le 1er novembre 2025].
Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.