Une ancestrale aux abords de la montée Paradis
À L’Acadie, le sinueux chemin des Vieux-Moulins, qui suit l’orientation de la rivière L’Acadie vient rejoindre au sud la montée Paradis (aujourd’hui la route 219). Autrefois, les routes principales (rangs) étaient reliées entre elles par des « chemins de traverses ». Ces « montées » n’étaient généralement pas habitées, car impraticables une fois l’hiver venu.
À l’endroit précis où viennent se connecter rang et montée s’élève au numéro 860 du chemin des Vieux-Moulins une demeure datant du tournant du 19e siècle. Pratiquement adossée à la rivière cette habitation qui arbore un toit à deux versants légèrement galbés est l’écrin d’une riche histoire.
Jadis, cette demeure logeait la famille d’Élisabelle (parfois Isabelle ou Élizabeth) Roy et du capitaine de milice Jean-Baptiste Paradis. La montée Paradis doit d’ailleurs son nom à Jean-Léandre Paradis le quinzième et avant-dernier enfant du couple Roy-Paradis.
Roy-Paradis
Jean-Baptiste Paradis naît le 14 juin 1783 et est baptisé le jour de sa naissance à Laprairie (La Prairie)¹. Le 26 novembre 1804, il épouse Élisabelle Roy, dans l’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie)², inaugurée trois ans plus tôt.
Fille du pionnier François Roy venu s’établir à L’Acadie vers 1776 et de l’Acadienne Françoise-Rose Bro (Brault)³, Élisabelle demeurait jusqu’alors dans la maison familiale, qui est toujours sise au numéro 860 du chemin des Vieux-Moulins.
Capitaine de milice
En tant que capitaine de milice, Jean-Baptiste Paradis, était un membre important de la communauté. Son titre de capitaine est d’ailleurs accolé à son nom dans une liste datant de 1836 et énumérant les différents occupants des bancs de l’église de L’Acadie⁴.
On imagine par ailleurs que le mai s’est élevé devant la demeure Paradis. La plantation du mai est une fête populaire aux accents militaires qui sert notamment à honorer ainsi qu’à rendre hommage à des personnages phares de la collectivité, tel que le capitaine de milice⁵.
Jean-Baptiste Paradis sera en outre l’un des privilégiés à rejoindre le cimetière ad sanctos (du latin « près des saints ») dans le sous-sol de l’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Ainsi, le 25 septembre 1843, il sera enterré « sous les voûtes du temple », alors que la mort l’emportait quatre jours plus tôt⁶.
Mère Léonie
Collection Centre Marie-Léonie Paradis, 1906. ¹²
Le couple Roy-Paradis aura en plus de sa famille nombreuse une descendance des plus remarquables. Leur sixième fils, Joseph, épousera, le 3 octobre 1837⁷, Émilie Grégoire qui donnera naissance, le 12 mai 1840, à Élodie (baptisée Alodie Virginie) Paradis⁸.
Cette enfant, mieux connue sous le nom de Mère Marie Léonie, deviendra la fondatrice de l’Institut des Petites Sœurs de la Sainte-Famille. On raconte d’ailleurs que la petite Élodie prenait souvent place auprès de son grand-père Jean-Baptiste dans le banc no 92 de l’église de L’Acadie⁹.
Mère Léonie à qui l’on attribuait un miracle de guérison, connaîtra sa béatification, le 11 septembre 1984, par le pape Jean-Paul II. Elle fit dès lors partie de la sélecte liste des douze bienheureux canadiens, des personnages dont l’Église reconnaît la sainteté de vie, mais qui néanmoins n’ont pas été élevés au rang de saint (canonisation).
Mais c’est maintenant chose faite pour celle qui fut par ailleurs désignée personnage historique par Québec en 2016. Le 20 octobre 2024, le pape François qui lui reconnaissait des guérisons miraculeuses, a procédé à la canonisation de mère Marie-Léonie lors d’une célébration sur la place Saint-Pierre, au Vatican, faisant de cette enfant de L’Acadie une sainte¹⁰.
Donation
En 1849, la veuve du capitaine Paradis faisait rédiger un acte de donation, où elle cède à leur fils Léandre, la maison familiale, alors située sur une terre couvrant 63 arpents, ainsi que différentes dépendances dont une grange, une étable, une laiterie et dix-sept « boîtes d’abeilles ».
La maison, qui sera convertie en bi-génération, compte notamment trois poêles à bois, dont deux sont double, quatre lits de plume avec leurs couchettes garnies de paillasses, un four à pain et un garde-manger peint en rouge.
Élisabelle Roy se garde toutefois le droit de jouir de la moitié des jardins potagers de la propriété ainsi que d’une juste part des revenus des arbres fruitiers. Elle se réserve en outre trois chambres dans la résidence jusqu’à son décès et un quart du montant reçu comme dédommagement des pertes encourues durant les Insurrections patriotes.
Serge Thibert
En 1992, Serge Thibert parcourt la campagne, se hasardant dans les dédales du Vieux-L’Acadie, à la recherche d’une maison¹¹. Au confluent du chemin des Vieux-Moulins et de la montée Paradis il déniche la maison Paradis, abandonnée depuis près d’un lustre.
C’est alors le début d’une histoire longue de trente ans. Autant d’années, où ce restaurateur passionné s’évertuera à redonner ses lettres de noblesses à ce lieu qui, sans sa patiente intervention, aurait fort probablement sombré dans l’oubli.
Lorsqu’il débute le curetage de son ancestrale Serge Thibert trouve murée, une seconde porte en façade, qu’il viendra percer à nouveau, créant cette fois une fenêtre. Cette asymétrie dans la disposition des ouvertures est typique de la maison québécoise.
Restauration
Photographie du numéro 860 du chemin des Vieux-Moulins. Jessyca Viens Gaboriau, 2024.
Le restaurateur percera également des lucarnes pour éclairer les combles qui logeaient jadis un grenier où Élisabelle Roy faisait remiser annuellement vingt minots de beau blé réduit en farine. Il ajoutera aussi une ornementation d’inspiration néoclassique, notamment une frise courant sur les pignons et des planches cornières.
Un jour, où il doit procéder à une restauration majeure de la toiture, Serge Thibert espère que le ciel lui sera favorable. Pour éviter l’averse, il garde près du chantier, moins par superstition que parce qu’elle lui a toujours lui porté chance, une image de Mère Léonie Paradis.
Sous la protection de la bienheureuse, les travaux se feront sans anicroche. Cette relique offerte par la famille Lamarre, au moment où Serge Thibert se portait acquéreur de la propriété, il l’a conservée durant ces trente années passées à L’Acadie et l’offrira aux nouveaux propriétaires.
Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:
¹ PRDH, Jean-Baptiste Paradis, baptême, 14 juin 1783, La Prairie (La-Nativité-de-la-Ste-Vierge), Acte N° 664765.
² PRDH, Jean-Baptiste Paradis et Marie Élisabelle Roi, mariage, 26 novembre 1804, Sainte-Marguerite-deBlairfindie (L’Acadie), Acte N° 5733136.
³ Stanislas-Albert Moreau, Histoire de L’Acadie, province de Québec, Montréal, s.é., 1908, p. 30.
⁴ Ibid., p. 150.
⁵ G.C. Piché, La fête des arbres, Québec, Département des terres et forêts, Service forestier, 1928, p.2.
⁶ PRDH, Jean-Baptiste Paradis, sépulture, 25 septembre 1843, Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie), Acte N° 4478641.
⁷ PRDH, Joseph Paradis et Émilie Grégoire, mariage, 3 octobre 1837, Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie), Acte N° 13458251.
⁸ PRDH, Alodie Virginie Paradis, Baptême, 12 mai 1840, Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie), Acte N° 4475969
⁹ Nicole Martin-Verenka, L’Acadie du Haut-Richelieu : 1762-2001, Montréal, Histoire-Québec, Collection de la Société d’histoire de La Prairie de la Magdeleine, 2006, p. 238.
¹⁰ Marie-Hélène Rousseau et Zoé Bellehumeur, « Marie-Léonie Paradis est maintenant une sainte », RadioCanada, [en ligne], https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2113653/marie-leonie-paradis-canonisation, article
publié le 20 octobre 2024, [Site consulté le 6 novembre 2025]
¹¹ Entrevue réalisée avec Serge Thibert, 19 avril 2022, L’Acadie (Saint-Jean-sur-Richelieu).
¹² Photographie de Mère Marie-Léonie Paradis, Collection Centre Marie-Léonie Paradis, 1906. Mère Marie-Léonie Paradis – Centre Marie-Léonie Paradis, Sherbrooke
Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.