Photographies : Jessyca Viens-Gaboriau, septembre 2024.
Le château de Saint-Blaise renaîtra-t-il enfin?
Il y a quelques temps déjà, j’écrivais une chronique sur une mystérieuse résidence de style Second Empire aux accents victoriens située sur la rue Principale à Saint-Blaise-sur-Richelieu. Je m’attardais alors à l’histoire de l’une de ses anciennes propriétaires, soit l’autrice et pionnière du journalisme Marie Dumais (1866-1941).
Érigée en 1881 par Lucien Isaïe Boissonnault, un riche propriétaire terrien qui fut par ailleurs le premier magistrat de Saint-Blaise de 1892 à 1896 ¹ et l’époux de Marie Dumais, cette maison cossue en pierre de taille faisait autrefois tache dans le paysage de Grande-Ligne (Saint-Blaise).
Coiffée d’un toit mansardé à quatre versants, la monumentale demeure bourgeoise des Boissonnault, détonnait ainsi considérablement avec les habitations d’allure plutôt modeste des environs.
Proposant même un avant-corps central rappelant par son allure une tourelle, c’est donc sans surprise que l’on lui accolera rapidement le surnom de « château ». Cependant, le château de Saint-Blaise, autrefois si somptueux, a connu de meilleurs jours et cela est bien peu dire.
Château
Photographies : Jessyca Viens-Gaboriau, septembre 2024.
L’une des cheminées de Beaucastel s’est même affaissée, laissant un mur fragilisé dans la foulée de sa chute.
Décati, accusant les aléas du temps, la fastueuse résidence, naguère
superbe, est depuis quelques années déjà livrée à la décrépitude et au déclin. L’une de ses cheminées s’est même affaissée, laissant un mur fragilisé dans la foulée de sa chute. Dépouillé de sa crête faîtière décorative en fer forgé et du majestueux escalier de son porche, le château qui brillait autrefois de mille feux n’est désormais plus que l’ombre de lui-même.
En outre, des pans de bâches fixées dans l’urgence sur sa couverture, flottent au vent. Un moyen précaire pour tenter de pallier aux infiltrations qui assaillent sa toiture recouverte d’une tôle embossée en partie arrachée. Ainsi, l’édifice à la beauté émoussée nous apparaît à bout de souffle.
Un peu à la manière du château endormi des frères Grimm mussé derrière une forêt de ronces, le vieux castel de Saint-Blaise semble s’être retiré à l’abri des regards. Dissimulé par une végétation foisonnante et toujours de plus en plus dense, il est maintenant à la merci du temps.
Toutefois, même s’il coule discrètement ses jours, l’énigmatique château n’a jamais cessé de susciter la fascination des Blaisoises et des Blaisois qui sont nombreux à connaître son histoire et celles de ses multiples propriétaires qui furent eux aussi, au fil du temps, des sujets de curiosité.
Beaucastel et Beaulieu
C’est suite à son mariage avec Lucien Isaïe Boissonnault, qui sera célébré le mercredi 5 février 1902, à 8 heures, dans la chapelle privée de Mgr Paul Bruchési, archevêque de Montréal, que Marie Dumais viendra vivre au château². Il s’agissait d’ailleurs d’une troisième union pour le bourgeois de Saint-Blaise.
Dès son arrivée, l’autrice offre différents surnoms à sa nouvelle demeure. Ainsi, à la lecture de son recueil de poésie L’Huis du passé (1924), qui sera par ailleurs couronné en France des prix Edmond-Rostand et Leconte-de-Lisle, on apprend que le château se nomme « Beaucastel » et ce depuis au moins avril 1902³.
Puis, dans l’une de ses chroniques publiées en 1906 dans le journal Le Canada Français, Dumais explique sur un ton badin que comme les Boissonnault sont si nombreux à Saint-Blaise (qu’elle suggère d’ailleurs de renommer « Boissonnaultville ») elle et son mari ont dû baptiser leur demeure « Beaulieu », évitant ainsi les ennuis de lettres décachetées, puis recachetées⁴.
Dr Alexis Bouthillier
À la suite du décès de Lucien Isaïe Boissonnault, survenu le 4 décembre 1913, Marie Dumais quitte Saint-Blaise pour se consacrer avec assiduité au journalisme⁵. Beaucastel passe alors à son beau-fils, Antoine Boissonnault.
Le château connaîtra par la suite nombre de propriétaires. L’un d’entre eux est bien connu de l’histoire johannaise. Il s’agit du docteur Alexis Bouthillier (1870-1940)⁶ qui en fera l’acquisition quelques temps avant le tragique accident ferroviaire qui lui sera fatal.
Il est par ailleurs intéressant de noter qu’en décembre 1899, le docteur Bouthillier réclamait 1500$ à Lucien Boissonnault, pour des soins médicaux donnés à son fils, qui s’était blessé d’un coup de fusil. Boissonnault refusait alors de payer le médecin, car il trouvait sa note excessive⁷.
Le litige sera même transporté jusqu’au palais de justice de Saint-Jean. Il semble cependant que cela n’empêchera pas celui que l’on surnommait le « docteur des pauvres », de se porter plus tard acquéreur de Beaucastel.
Restauration
Le château de Saint-Blaise vivra ensuite une importante période d’instabilité, passant en l’espace d’à peine trente ans, notamment entre les mains des familles Vaillancourt, Baar, Bisaillon et Leduc⁸.
Dans les pages du journal Le Canada Français dans l’édition du 8 août 1973, un reportage est d’ailleurs consacré à Beaucastel et à son propriétaire de l’époque, Germain Leduc⁹. Ce dernier y discute de l’important travail de restauration entrepris par lui et sa famille afin de rendre ses lettres de noblesse à Beaucastel qui fut, avant leur arrivée, livré à l’abandon et au vandalisme.
S’efforçant de respecter l’originalité des lieux, Leduc mettra ainsi près de deux ans à revitaliser l’entièreté du décor intérieur de sa résidence. Un travail acharné et de tous les instants qui aura finalement raison de sa détermination, alors qu’il choisira à son tour de se départir du château.
Pierre Boissonnault
Photographies : Jessyca Viens-Gaboriau, septembre 2024.
Ici, tout est monumental, tout vient se conjuguer pour créer du grandiose, de la magnificence. Remarquez cette porte à double vantail surmontée d’une imposte et s’élevant à plus de dix pieds dans les airs.
En 2014, de manière inattendue, le château de Saint-Blaise renouait avec la famille Boissonnault¹⁰. Pierre Boissonnault, l’un des descendants d’Antoine Boissonnault, le fils de Lucien Isaïe et de sa première épouse Marie-Louise Marcelline Bissonnette, prenait alors possession du vieux castel.
Même si le vœu le plus cher de monsieur Boissonnault était de redonner vie
à la demeure érigée par ses aïeux, la tâche lui apparaissait cependant lourde, voire insurmontable. Nostalgique, il avait placé, bien en évidence dans la maison, des photographies anciennes montrant dans toute sa gloire le Beaucastel d’antan ainsi que différents clichés de ses ancêtres.
André Boucher¹¹, qui a bien connu Pierre Boissonnault, nous raconte que ce dernier lui relatait mille et une anecdote sur le château. Ainsi, il semble que le célèbre homme fort natif de Saint-Cyprien, Louis Cyr, était un proche des Boissonnault et que les pierres ayant servi à la construction de Beaucastel avaient été transportées de l’Isle La Motte (Vermont) jusqu’à Saint-Blaise.
Emporté par la maladie en 2022, Pierre Boissonnault ne verra toutefois pas son rêve se réaliser. Cependant, contre toute attente, car ici tout est à faire, il semble que le château de Saint-Blaise soit maintenant prêt à sortir de sa longue torpeur.
Sauvetage
Lorsque Mélanie Daniel et Yannick Bédard¹² ont passé le vieux portail en fer forgé du château de Saint-Blaise et qu’ils ont fait face à Beaucastel, ils ont tout de suite vu en lui la maison de leurs rêves.
Il y a longtemps que madame Daniel espérait dénicher une telle demeure, nous confie celle qui a auparavant patiemment restauré avec son conjoint un édifice patrimonial de style néo-Queen Anne dans le Vieux-Saint-Constant.
Photographies : Jessyca Viens-Gaboriau, septembre 2024.
Différents trésors attendaient les nouveaux propriétaires à leur arrivée, notamment les poignées d’origine du château ainsi que les impressionnants poteaux tournés du vieil escalier d’apparat.
C’est l’allure majestueuse du château qui a charmé ce couple d’amoureux du patrimoine bâti. Ici, tout est monumental, tout vient se conjuguer pour créer du grandiose, de la magnificence.
À titre d’exemples, il faut voir la hauteur des plafonds qui s’élèvent à douze pieds dans les airs, l’impressionnante fenestration qui compte quarante-deux ouvertures et qui baignent le lieu de lumière ainsi que la superbe corniche de quelques cent trente consoles qui court sur les murs extérieurs.
Photographies : Jessyca Viens-Gaboriau, septembre 2024.
Une fois restauré, le majestueux escalier ouvragé du château constituera l’une des pièces maîtresses de la résidence de Mélanie Daniel et de Yannick Bédard.
Toutefois, dans l’état où se trouve actuellement le château de Saint-Blaise, il faut être visionnaires afin de discerner tout ce potentiel en latence et surtout s’armer de courage. Des qualités que possèdent indubitablement les nouveaux propriétaires qui viennent d’amorcer le sauvetage de Beaucastel.
Trésor
Guider par des recherches dans les archives, Mélanie Daniel nous indique vouloir rendre au château son aspect d’origine. S’intéressant aux moindres détails de sa nouvelle demeure, madame Daniel nous amène dans l’une des dépendances du domaine où sont notamment conservées les différentes portions du vieil escalier tournant de Beaucastel.
Il s’agit là d’un véritable trésor pour madame Daniel qui était plus que ravie de faire cette trouvaille à son arrivée. Une fois restauré, ce majestueux escalier d’apparat constituera l’une des pièces maîtresses de la résidence.
Celle qui s’intéresse aussi grandement à l’histoire de ceux qui ont habité avant elle le château de Saint-Blaise a d’ailleurs été particulièrement touchée par l’histoire de Pierre Boissonnault. Elle souhaite ainsi réaliser le souhait de l’arrière-petit-fils de celui qui a édifié Beaucastel, en offrant au fameux château la renaissance qu’il mérite.
Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:
¹ Marie-Andrée Longpré et Pierre Boisonneault, Saint-Blaise 1887 – 1987, 1891 – 1991, Louis Bilodeau & Fils éditeur, Sherbrooke 1988, p. 67
² « Mondanités », dans Le Journal, troisième année, no 43, édition du 6 février 1902, p.3.
³ Madame Boissonnault, L’Huis du passé, deuxième édition, Montréal, 1924, 211 p.
⁴ « Petit courrier », dans Le Canada Français, vol. XLVI, no 38, vendredi le 16 février 1906, p.5.
⁵ Op.cit., Longpré et Boisonneault, p.74.
⁶ Index aux immeubles, paroisse Saint-Valentin.
⁷ « Nos tribunaux », dans Le Canada Français, vol.VII, no. 21, vendredi le 1er décembre 1899, p.8.
⁸ Op.cit., Index aux immeubles, paroisse Saint-Valentin.
⁹ « La seule maison de style victorien de la région », dans Le Canada Français, année 115, no 11, le mercredi 8 août 1973, p.48-49.
¹⁰ Op.cit., Index aux immeubles, paroisse Saint-Valentin.
¹¹ Entrevue téléphonique avec André Boucher, 26 septembre 2024.
¹² Entrevue avec Mélanie Daniel et Yannick Bédard, Saint-Blaise-sur-Richelieu, 24 septembre 2024.
Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.