Carnets d’histoire – Le dernier manoir du Haut-Richelieu

Aux abords du Richelieu se dresse une demeure de pierre qui a traversé près de deux siècles : le manoir Christie. Vestige du régime seigneurial, témoin d’ambitions politiques, de missions religieuses… et même de légendes tenaces, ce lieu fascine autant qu’il impressionne. Symétrie parfaite, potager ancien, chapelle-école voisine, récits de passages secrets… Le manoir dévoile une histoire où s’entremêlent pouvoir, foi et mystère.

Le manoir Christie, gardien d’un passé seigneurial

 

Archive de la Ville de Saint-Jean-sur-Richelieu, Les jumelles Olive et Gladys Hibbard, circa 1906

Le manoir Christie écoule ses jours depuis presque deux siècles aux abords du Richelieu. Monumentale, cette demeure de pierre de deux étages et demi incarne à la fois ordonnance, symétrie et sobriété.  

Mais qu’est-ce qu’un manoir?  Sous le régime féodal un manoir désigne la demeure d’un seigneur. En 1627, la Compagnie des Cent-Associés implante durablement en Nouvelle-France les bases du régime seigneurial. Il y a alors distribution de terres (seigneuries) à des seigneurs qui eux-mêmes les morcellent pour les répartir entre des censitaires 

L’un des devoirs du seigneur est d’habiter sa seigneurie. C’est dans ce contexte que seront érigés les manoirs sur le territoire¹. Le manoir Christie est un vestige de ce régime qui ne sera aboli légalement qu’en 1854² 

La seigneurie de Bleury 

En avril 1733, on octroie à Clément de Sabrevois de Bleury une concession sur la rivière Richelieu. Cette seigneurie nommée Bleury comprend le territoire des Mille Roches (Iberville)³ Le 10 février 1763, le traité de Paris met fin à la guerre de Sept Ans ainsi qu’aux aspirations françaises en Nouvelle-France. Après avoir combattu auprès de Wolfe sur les Plaines d’Abraham, le major d’origine écossaise Gabriel Christie s’installe à Montréal.  

Portrait du Major Gabriel Christie, par Ralph Earl, c. 1784 Le 10 février 1763, le traité de Paris met fin à la guerre de Sept Ans ainsiqu’aux aspirations françaises en Nouvelle-France. Après avoir combattu auprès de Wolfe sur les Plaines d’Abraham, le major d’origine écossaise Gabriel Christie s’installe à Montréal.  

Christie s’intéresse alors grandement aux seigneuries du Haut-Richelieu. En se procurant (seul ou en association) les seigneuries de Noyan, Bleury, Sabrevois, Lacolle et De Léry il devient le plus grand propriétaire foncier de la région 

Christieville 

L’année 1815 marque l’établissement, par le notaire Edme Henry, du village de Christieville (Iberville). Henry agit alors à titre d’agent seigneurial de Napier Christie Burton, l’héritier du général Gabriel Christie, décédé en 1799 

C’est William Plenderleath Christie, fils de Gabriel Christie et de sa maîtresse Rachel Plenderleath, qui reçoit en 1835 au décès de son demi-frère Napier, la totalité du patrimoine foncier familial. 

Entre 1835 et 1842, Plenderleath Christie fait construire à Christieville un imposant manoir de pierre néoclassique d’inspiration georgienne qu’il n’occupera que sporadiquement 

Manoir 

Cette résidence seigneuriale, que l’on nommera aussi Springfield, témoigne d’un répertoire de formes introduit dès la fin du 18e siècle par les loyalistes. Parmi les éléments qui rattachent le manoir à l’architecture néoclassique anglaise notons la disposition symétrique des ouvertures et les retours de corniches enjolivés de modillons et de denticules qui semblent amorcer des frontons aux murs-pignons.  

La demeure classée en 1982 propose également de nombreuses composantes d’origine d’un grand intérêt. Mentionnons le potager de brique de la cuisine qui comprend un réchaud pour les aliments et un four à pain, ainsi que le puits couvert en pierre chaulée situé dans le soubassement de la même pièce, un élément rarissime au Québec.⁹ 

Prosélytisme 

Même s’il se fait discret dans son implication, William Plenderleath Christie est activement engagé dans le missionnariat protestant. C’est avec son accord que Louis Roussy et Henriette Odin Feller viennent en 1836 établir la première communauté protestante francophone au Québec à Grande-Ligne (Saint-Blaise-sur-Richelieu)¹. 

Il fait également construire en 1841 une chapelle-école (Trinity Church) à quelques pas de son manoir. D’ailleurs, plusieurs petits catholiques fréquentent l’école gratuite soutenue par le seigneur Christie,au grand regret du curé¹¹ 

Photographie : Émilie Gaudreault, Le manoir Christie, 2019.au grand regret du curé¹¹ 

En plus de travailler ardemment à l’évangélisation des Canadiens français, les efforts de ce fonctionnaire au département indien à Montréal convergent aussi vers l’éducation des Autochtones du Bas-

Canada¹² 

Passage secret 

Le manoir Christie est également un lieu empreint de mystère. On raconte qu’il cache même un passage secret. Certains disent qu’il passe littéralement sous la rivière et qu’il conduit sur l’autre rive du Richelieu et même jusqu’au fort Saint-Jean. ¹³ 

D’autres avancent qu’il débouche plutôt du côté d’Iberville et qu’il aurait été creusé par des esclaves noirs qu’on gardait jadis captifs au manoir…¹ Le mystère reste cependant entier. On comprend toutefois que l’aura particulière de ce manoir exerce depuis longtemps une grande fascination, terreau fertile aux légendes.  

Niché dans un magnifique bocage, le manoir Christie est désormais l’unique habitation seigneuriale qui subsiste dans le Haut-Richelieu. Il forme avec son pendant religieux (le Domaine Trinity) le cœur de ce qu’était autrefois Christieville. Il rappelle qu’Iberville a durablement été marqué par le passage de William Plenderleath Christie, l’anglican convaincu.  

 

Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:

¹ Raymonde Gauthier, Les manoirs du Québec, Québec, Éditeur officiel du Québec, Fides, 1976, p.9. À noter que dans cet ouvrage Raymonde Gauthier mentionne le manoir Hazen d’Iberville et qu’il s’agit plutôt du manoir érigé par William Plenderleath Christie vers 1835.

² Jacques Mathieu et Jacques Lacoursière, Les Mémoires québécoises. Québec, Les Presses de l’Université
Laval, 1991, p.63.

³ James S. Pritchard, « Clément de Sabrebois de Bleury », Dictionnaire biographique du Canada [en ligne], https://www.biographi.ca/fr/bio/sabrevois_de_bleury_clement_de_4F.html, [Site consulté le 6 septembre 2025].

⁴ Fernand Ouellet, « Gabriel Christie », Dictionnaire biographique du Canada [en ligne], https://www.biographi.ca/fr/bio/christie_gabriel_4F.html, [Site consulté le 6 septembre 2025].

⁵ Françoise Noël, « Edme (Edmund) Henry », Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], https://www.biographi.ca/fr/bio/henry_edme_7F.html, [Site consulté le 6 septembre 2025]

⁶ Françoise Noël, « William Plenderleath Christie », Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], https://www.biographi.ca/fr/bio/christie_william_plenderleath_7F.html, [Site consulté le 6 septembre 2025].

⁷ Nicole Cloutier, Manoir Christie, Commission des biens culturels du Québec. Les chemins de la mémoire. Monuments et sites historiques du Québec. Tome II. Québec, Les Publications du Québec, 1991, p. 313.

⁸ Yvonne Labelle, Monographie d’Iberville sur le Richelieu, extraits, v. 1. « La Seigneurie et les Seigneurs de Bleury », Iberville, 1968, p.16.

⁹ Ministère de la Culture et des Communications, « Manoir William-Plenderleath-Christie », Répertoire du patrimoine culturel du Québec, [en ligne], https://www.patrimoineculturel.gouv.qc.ca/detail.do?methode=consulter&id=92412&type=bien , [Site consulté le 6 septembre
2025].

¹⁰ Jean- Louis Lalonde, Des loups dans la bergerie, les protestants de langue française au Québec, 1534-2000, Montréal, Fides, 2002, p.62. 

¹¹ Trinity Church, Iberville, Québec: centenary souvenir, 1841-1941, 1941, Québec, 14 p. ill

¹² Op.cit., Noël, « William Plenderleath Christie».

¹³ Michel Phaneuf, « Manoir Christie. Le souterrain existerait vraiment! », dans Le Canada Français, édition du 5 mars 1980, année 120, no 41, cahier 2, p. B-12.

¹⁴  Réal Fortin, dans Lynda Dupuis (dir.), Des Milles Roches à Saint-Jean-sur-Richelieu, 1609-2001 : anecdotes & chroniques de gens d’ici, « 1835 – Y a-t-il un passage secret construit sous le Manoir et le Richelieu? », Saint-Jean-sur-Richelieu, Éditions Le Canada Français, 2001, p.41.

 

Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.