Carnets d’histoire -Le Dr Lécuyer : bien plus qu’un médecin

Saviez-vous qu’à L’Acadie, la maison d’un médecin servait autrefois aussi d’hôpital, de lieu de rencontre… et même de bureau municipal? À travers le parcours du Dr Philippe-Arthur Lécuyer, c’est toute une époque qui se dévoile — celle d’un homme dévoué, présent à chaque naissance, chaque urgence et chaque moment marquant de la vie du village de l'Acadie.

Le docteur Lécuyer : figure emblématique de L’Acadie 

Le docteur Philippe Arthur Lécuyer. Collection Les Amis de l’église patrimoniale de L’Acadie, non datée. Crédits photographiques : Émilie Gaudreault.

Philippe Arthur Lécuyer naît le 7 décembre 1871 à Saint-Philippe de Laprairie (Saint-Jean-François-Régis). Dès l’âge de 7 ans, il fréquente l’école modèle du village¹. Il poursuit par la suite ses études à Montréal, à l’École normale Jacques-Cartier. Là, il aura comme supérieur l’abbé Hospice-Anthelme-Jean-Baptiste Verreau, historien et archiviste.  

Débutant ses études en médecine à 19 ans, Philippe Arthur reçoit en 1895 son doctorat avec la mention cum laude (avec louange)². C’est en mai de la même année, que le nouveau médecin-chirurgien vient s’établir à Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie). Il y ouvre d’abord un bureau de médecine à l’avant de la demeure de Cyrille Gagnon³. 

Celui que l’on décrit comme un médecin sans peur et sans reproche, « au cœur de mère et au courage de lion », célébrait en 1955, soit un an avant sa mort, soixante années de pratique de la médecine à L’Acadie.  

Maison 

C’est en 1897 que le docteur fait construire sa magnifique maison de bois, au toit à deux versants droits, percé de lucarnes. Cette demeure, cernée sur ses versants nord et est par une galerie couverte, est d’ailleurs toujours sise au 1381, chemin du Clocher.  

Il y élèvera ses neuf enfants avec sa femme Philomène Joséphine Martin, qu’il épousait à Saint-Georges d’Henryville, le 6 juillet 1896. En plus d’accueillir l’un des premiers appareils téléphoniques de la paroisse, la maison de la famille Lécuyer connaîtra le 9 avril 1928, l’inauguration de la lumière électrique et l’enterrement de la lampe à l’huile. 

À ce moment, des employés de la Southern Canada Power Company Ltd et plusieurs autres convives, dont le curé de L’Acadie Moïse Paiement, sont réunis chez les Lécuyer afin de célébrer cette véritable révolution.  

Maison Lécuyer, Collection Christian Poupart, 1902.
Remarquez le trottoir de bois, devant la maison du Dr Lécuyer, le 25 août 1902. De gauche à droite : le bedeau Joseph Gaudreau, Aldéï Lécuyer, le docteur Philippe Arthur Lécuyer, Augustine Lécuyer, Joséphine Martin avec dans ses bras Lionel Lécuyer et Alda Lécuyer.

Après un exposé sur la supériorité de la lumière électrique, le directeur des relations municipales, M. J. A. Darche, dans un geste théâtral, broie sous ses pieds la cheminée d’une lampe à l’huile, afin dit-il de punir cette dernière du trouble causé à la ménagère.  

Hôpital

Dès sa première année de pratique, Philippe-Arthur Lécuyer assiste pas moins de soixante-quinze femmes lors de leur accouchement, dont une cinquantaine à Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. 

Le bon docteur couvre un grand territoire qui dépasse largement les limites de L’Acadie. Il offre ainsi ses services dans les paroisses de Saint-Jacques-le-Mineur, Saint-Luc, Saint-Blaise et même jusqu’à Saint-Jean, notamment aux deux rangs Bernier. Sa maison fait d’ailleurs office d’hôpital.  

En décembre 1902, un accident bien regrettable survient à Saint-Luc chez M. Baillargeon. À ce moment, M. Bertrand, occupé à presser du foin à l’aide d’une presse horizontale, voit sa jambe écrasée par le mécanisme. Par chance, les chevaux s’arrêtent avant que le membre ne soit broyé et l’on transporte le blessé jusqu’à L’Acadie, au deuxième étage de la maison du Dr Lécuyer⁸. 

Dévouement  

Reconnu pour son grand dévouement, Dr Lécuyer demeure très impliqué dans sa communauté. Il cumule, en plus de son rôle de médecin, notamment ceux de commissaire d’école et de secrétaire-trésorier de la municipalité. C’est également grâce à son concours que les Sœurs de Sainte-Anne viendront s’installer à l’école du village de L’Acadie en 1918⁹ 

On tiendra par ailleurs des séances du conseil municipal dans la demeure du docteur. En outre, les citoyens viennent aussi chez lui s’acquitter du paiement de leurs taxes et même de leurs rentes seigneuriales 

Malgré le fait que le régime seigneurial sera aboli légalement en 1854, le dernier paiement d’une rente seigneuriale au Québec a été effectué le 11 novembre 1970¹⁰. 

Ainsi, Philippe Arthur Lécuyer, qui fait parfois la criée à la porte de l’église, rappelle aux retardataires l’importance de régler leurs rentes. 

Le docteur Philippe Arthur Lécuyer et sa femme Joséphine Martin. Collection Les Amis de l’église patrimoniale de L’Acadie, non datée.

Joséphine 

Philippe Arthur Lécuyer a également un talent pour la musique. En plus de faire partie de la chorale de l’église à titre de chantre, il s’adonne aussi au violon¹¹. D’ailleurs, en 1907, il fait venir directement son instrument d’Allemagne. 

Pour signifier l’importance de ce personnage, Pierre Brault écrira en 1982 dans son Histoire de l’Acadie du Haut-Richelieu, qu’avec le décès du Dr Lécuyer, c’est toute une époque qui disparaît avec lui¹² 

Notons par ailleurs l’implication sociale de son épouse Joséphine Martin, qui fera partie des membres fondatrices du Cercle des fermières de Lacadie (L’Acadie), constitué le 17 août 1925 ¹³. Loin de demeurer dans l’ombre de son mari, celle qu’on désignait pourtant comme Mme Dr P.A. Lécuyer occupera durant plusieurs années la présidence de ce premier regroupement de fermières de la région, qui célèbre en cette année 2025 ses cent ans. 

Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:

¹ Pierre Brault, Histoire de L’Acadie du Haut-Richelieu, Saint-Jean-sur-Richelieu, Éditions Mille roches,1982, p. 169.

² « Le docteur Philippe-Arthur Lécuyer fête son soixantième anniversaire de médecine », dans Le Canada Français, vol. XCV, no 46, édition du jeudi 14 avril 1955, p.37.

³ Op.cit., Brault.

⁴ Généalogie Québec, Mariage de Arthur Lécuyer et de Philomène Joséphine Martin, Saint-Georges-d’Henryville, le 6 juillet 1896.

⁵ Op.cit., Brault, p. 150.

⁶ Dans Le Canada Français, vol. LXVIII, no. 47, édition du jeudi 19 avril 1928, p.8.

⁷ Op.cit., Brault, p. 169.

⁸ Dans Le Canada Français, vol. X, no. 21, édition du vendredi 5 décembre 1902, p.8.

⁹ Op.cit., Brault, p. 108-109.

¹⁰ Morin, M. (1989). Compte rendu de [La survie du régime seigneurial, ou les effets malheureux d’une abrogation irréfléchie / Paul-Yvan Marquis, « La tenure seigneuriale dans la province de Québec », Ext. R.D. — Titres immobiliers — Doctrine — Document 4, Chambre des notaires, 1987, 255 pages, ISBN 2-89032-312-9]. Revue générale de droit, 20(1), 155–160.

¹¹ Op.cit., Brault, p.170.

¹² Ibid.

¹³ « Décès de Mme Dr P.A. L’Ecuyer », dans le Richelieu, vol. XXXIV, no. 11, édition du jeudi 8 février 1968, p.35.

 

Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.