Photographie : Jessyca Viens Gaboriau, 2022.
Autrefois au cœur de la vie familiale, aujourd’hui rare témoin du passé.
Autrefois, il était commun de trouver dans les campagnes québécoises, de nombreux fours à pain. Le pain – aliment de base par excellence – était cuit, autant dans des fours localisés à l’intérieur, qu’en dehors de la demeure.
C’est notamment par crainte des incendies, que l’on érigeait ces fours à l’extérieur des maisons ainsi qu’à l’écart des autres bâtiments¹. Il était donc fréquent de retrouver dans la cour arrière à mi-chemin entre la maison et la grange un four à pain souvent couvert.
Désormais rarissimes, ces fours anciens, en plus de proposer une esthétique charmante et toute pittoresque, viennent témoigner, au même titre que les laiteries, caveaux à légumes et glacières, des pratiques domestiques d’une autre époque.
À Saint-Luc, à proximité de l’endroit où la rivière des Iroquois vient rejoindre le canal de Chambly, se trouve le four à pain de la famille Dupuis². Situé à l’extérieur, cette construction en brique, déposée sur un socle de pierre, est recouverte d’un simple toit en bâtière.
Classé monument historique en 1982³, il s’agirait de l’unique four à pain ancestral extérieur du Haut-Richelieu. En outre, le four à pain Dupuis constituerait l’un des derniers exemples du genre, dans l’ensemble de la région montréalaise.
Fournil
Herménégilde Lavoie, Vieux four à pain aux Éboulements, 1942, BAnQ.
Lorsqu’un four à pain était logé dans une petite dépendance (bâtiment accessoire), on nommait celle-ci le « fournil ». Par ailleurs, quand le fournil venait se greffer au bâtiment principal, on le qualifiait plutôt de « cuisine d’été » ou de « bas-côté »⁴.
L’ethnohistorien Michel Lessard précise d’ailleurs que le four à pain situé dans l’aire de vie, vient souvent s’aboucher à la cheminée de la cuisine d’été, tout en offrant une saillie visible à l’extérieur⁵.
La cuisine d’été servait, par ailleurs, à la préparation des repas, afin d’éviter de chauffer le corps principal de la maison. On y faisait également le lavage, la fabrication du savon, en plus de l’utiliser d’une part comme maison d’été et d’autre part comme chambre froide durant l’hiver.⁶
Brique
Le four à pain Dupuis est un ouvrage de maçonnerie fermé offrant une superficie de plus ou moins 2 mètres carrés. Il s’élève à environ un mètre du sol et est juché sur une assise en pierre des champs recouverte d’une teinte rappelant celle du lait de chaux.
Datant de la première moitié du 19e siècle, la structure est recouverte d’une toiture rudimentaire à deux versants, faite de planches avec couvre-joints, servant à la protéger des intempéries⁷.
Les fours à pain sont souvent réalisés au torchis (argile), pour une meilleure répartition de la chaleur et proposent une forme suggérant celle d’une voûte romane ou d’un castor couché. Celui de Saint-Luc se distingue de par la forme rectangulaire de sa chapelle de brique et de son ouverture, l’aspect oblong du matériau ayant déterminé l’allure du four.
La chapelle est l’endroit où l’on enfournait les miches de pain à l’aide d’une palette de bois. On utilisait également un rouable (grattoir en fer ou en bois) pour remuer les braises et nettoyer l’âtre.
Maison familiale
Dans sa Petite histoire de Saint-Luc (1978), l’historien Réal Fortin nous apprend que le four à pain de Saint-Luc, fait face à l’ancienne maison familiale des Dupuis, sise au 264, rue Jean-Talon⁸.
Autrefois, le four à pain Dupuis était situé dans la cour arrière de cette demeure peinte en bleu et datée d’environ 1877. Toutefois, le réaménagement de la route 223, viendra isoler la petite construction, qui semble désormais orpheline.
Fortin mentionne par ailleurs que des voyageurs s’arrêtaient jadis pour acheter les pains de la « mère Dupuis ». On y faisait probablement aussi boucaner le jambon, sécher les fines herbes et même purifier les plumes servant à la confection des oreillers et des matelas⁹.
Michel Lessard
Depuis quelques années déjà, on observe un intérêt marqué pour la construction de fours à pain traditionnels. L’engouement pour ces petites dépendances ne témoigne toutefois plus seulement d’une volonté d’autarcie.
En discutant de la renaissance du four domestique et des étapes de sa fabrication, l’historien Michel Lessard, ce formidable vulgarisateur qui a contribué toute sa vie à la valorisation de notre patrimoine, précise qu’il s’agit désormais d’un objet ludique qui appelle au rassemblement et à la convivialité.
Nous rappelant que les artisans se sont toujours référés aux parties du corps humain pour désigner l’objet de leur travail, Lessard, y va ensuite de l’une de ses fameuses descriptions à la fois truculente et émaillée de poésie :
« Le groupe venait de mettre au monde un « bien de tradition » dans le contrecœur d’une cheminée, entre les joues de l’âtre. Un four muni d’une solide bouche, d’un ventre généreux et accueillant qu’on pouvait remplir jusqu’au cul, prêt à enfanter de belles grosses fesses dorées au levain. ¹⁰ »
Photographie : Jessyca Viens Gaboriau, 2022.
Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:
¹ Jean-Claude Dupont, Le pain d’habitant, Montréal, Leméac, 1974, p.28.
² Réal Fortin, Petite histoire de Saint-Luc, Saint-Jean-sur-Richelieu, Éditions Mille roches, 1978, p.38.
³ Ministère de la Culture et des Communications, « Four à pain Dupuis », Répertoire du patrimoine culturel du Québec, [en ligne], https://www.patrimoineculturel.gouv.qc.ca/detail.do?type=bien&methode=consulter&id=92672 [Site consulté le 26 septembre 2025].
⁴ Paul-Louis Martin, À la façon du temps présent. Trois siècles d’architecture populaire au Québec, Québec, les Presses de l’Université Laval, 1999, p. 225.
⁵ Michel Lessard, « Le retour du four à pain traditionnel », dans Continuité, numéro 164, printemps 2020, p. 12–14.
⁶ Op.cit., Martin, p.225.
⁷ Op.cit., Fortin, p.126.
⁸ Ibid.
⁹ Op.cit., Dupont, p.36.
¹⁰ Op.cit., Lessard, p.14.
Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.