Carnets d’histoire -Quand les maisons voyagent, l’histoire survit.

Restée dans la famille, transformée, abandonnée puis sauvée de l’oubli grâce à la passion d’un restaurateur patient, cette demeure raconte la vie quotidienne, les gestes simples, la foi, la terre… et l’attachement à un foyer transmis à travers les générations. Une maison comme celles qu’on croit connaître — mais qui renferme l’âme d’une communauté.

 Des maisons anciennes comme manifestes 

Émilie Gaudreault, 2021. Demeure sise au numéro 636 du chemin des Vieux-Moulins

Au moment où certains annihilent les reliquats de l’histoire, il est bon de se rappeler que d’autres choisissent de les revaloriser. C’est notamment le cas de certains propriétaires du chemin des Vieux-Moulins à L’Acadie qui ont choisi d’offrir une seconde vie à des constructions qui auraient à l’évidence été jugées décaties ou irrécupérables par d’autres. 

À cet effet, lorsque nous faisons face à la demeure sise au numéro 810 du chemin des Vieux-Moulins, il est difficile de croire que cette maison traditionnelle québécoise ne prend place sur ce site que depuis une quarantaine d’années seulement. 

Avec sa toiture à deux versants droits recouverte de bardeaux de cèdre, son parement de planches de pin posées à la verticale et ses fenêtres à battants français arborant chacune six grands carreaux, elle nous apparaît des plus authentiques.  

Celle qui pourrait cependant être trahie par son orientation perpendiculaire à la rivière L’Acadie, n’est en réalité pas tout à fait ce qu’elle prétend. En effet, le corps de logis principal qui date de 1894 provient de Saint-Bruno et a été reconstruit à L’Acadie au début des années 1980. 

 

Curetage

Après un laborieux curetage, soit une mise à nue du bâtiment, afin de dévoiler son ossature, le vieux carré fait de madriers de trois pouces d’épaisseur, embouvetés et assemblés à queue d’aronde, a été numéroté, puis minutieusement démonté. 

À cela s’ajoute la récupération des différentes poutres, de l’ensemble de la fenestration d’origine, de la charpente du toit composée de chevrons, de planchers ainsi que celle d’une superbe armoire de pin jaune qui servait à accueillir une cheminée. 

Construite en pièce sur pièce, un type de structure où l’on joint en les disposant les unes par-dessus les autres de larges pièces de bois assemblées à queue d’aronde aux extrémités, la vieille maison en pièces détachées avait soudain les allures d’un gigantesque casse-tête. 

 

Recouverte de bardeaux de cèdre, la vieille demeure du 810, chemin des Vieux-Moulins qui se trouvait à l’origine au 625, Grand-Boulevard Ouest, de Saint-Bruno,

Fait intéressant, un assemblage à queue d’aronde consiste à fabriquer un tenon qui rappelle de par sa forme la queue d’une hirondelle, un oiseau qui autrefois était nommé « aronde ».

Reconstruction

En mai 1982, année du bicentenaire de la paroisse Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie), l’ancienne maison de Saint-Bruno est finalement réassemblée, puis érigée à l’identique sur le chemin des Vieux-Moulins. 

Ses nouveaux propriétaires, Elaine Charbonneau et Jean-Guy Desnoyers, offraient ainsi à cette demeure abandonnée depuis des lustres et jusque-là promise à une destruction certaine, un sauvetage in extremis

Engagé vers 1978 par Dorothée Sainte-Marie et Paul Lorrain, afin de travailler à la restauration des bâtiments de la Ferme Joseph-Roy qui furent d’ailleurs classés monuments historiques en 1973,¹ monsieur Desnoyers se rappelle l’influence qu’a eu à l’époque cet important chantier sur son désir d’acquérir à son tour une maison ancestrale et de lui redonner vie².  

Récupération

La restauration d’une maison ancienne reste cependant un travail patient, attentif et qui s’échelonne souvent sur de longues années. Ainsi, plusieurs autres éléments qui furent méticuleusement chinés, puis restaurés, seront adjoints au projet, au fil du temps et des trouvailles. 

Monsieur Desnoyers note par exemple la récupération de briques qui lui servirent à reconstruire une cheminée et qui provenaient de l’ancienne usine Belding Corticelli de la rue Richelieu, démolie au milieu des années 1970. Une autre parcelle de mémoire était alors insufflée dans sa demeure. 

Il en va de même pour le grand escalier principal, fait de poteaux tournés, les boiseries victoriennes ainsi que la quincaillerie anciennes, fruits d’une énième récupération. En somme, ici tout raconte une histoire, un souvenir, un savoir-faire, tout a une signifiance.    

En 1991, une petite annexe, qui rappelle quant à elle les anciennes cuisines d’été, sera également ajoutée. Autrefois, pour éviter de chauffer le corps principal de la maison durant la saison chaude, on faisait la préparation des repas, mais également le lavage et la fabrication du savon dans un bâtiment attenant que l’on appelait « la cuisine d’été ».

Émilie Gaudreault, 2021.
Demeure sise au numéro 636 du chemin des Vieux-Moulins

Inspirants

D’autres exemples, tout aussi inspirants, existent sur le chemin des Vieux-Moulins. La maison traditionnelle québécoise se trouvant au numéro 636, était pour sa part originellement située sur la terre du cultivateur Amédée Lemieux, sise sur le chemin du Ruisseau-des-Noyers, à L’Acadie.

Abandonnée vers 1930, elle aurait été érigée en 1872. Ainsi, après la savante numérotation de la structure, notamment celle des pièces à queue d’aronde et des planchers en madriers de pin, les nouveaux propriétaires Suzanne Desnoyers et Charles Roy ont pu débuter la reconstruction au printemps 1986³

En se rendant cette fois au numéro 760, du chemin des Vieux-Moulins, les propriétaires Chantal Mayer et Martin Boissinot, nous apprennent que leur cuisine d’été a été quant à elle été numérotée, démontée, puis annexée au corps de logis principal de leur demeure en 2005. 

À noter que cette construction, qui a d’ailleurs été découverte par hasard par monsieur Boissinot sur le chemin du Grand-Pré, à L’Acadie, était en tous points identique au carré d’origine de sa maison traditionnelle québécoise qui daterait de vers 1850 et qui se trouve quant à lui sur son emplacement d’origine.  

Émilie Gaudreault, 2021.
Demeure sise au numéro 760 du chemin des Vieux-Moulins

Manifestes

Certains diront qu’on ne peut tout garder, tout préserver. Certes. J’ajouterai toutefois qu’il y a tout de même une certaine indécence à voir avec quelle facilité certains choisissent d’annihiler la mémoire. Ainsi qu’une profonde tristesse à s’accoutumer à ces pertes qui ne cesse de s’additionner.  

Cependant, j’aime à penser que ces galopantes destructions sont de véritables repoussoirs aux courageuses restaurations de ces maisons anciennes déménagées, puis reconstruites sur le chemin des Vieux-Moulins. 

En choisissant de soustraire leurs demeures à la démolition et avec elles une partie de notre histoire, ces propriétaires ont fait de leurs maisons de véritables manifestes pour la sauvegarde du patrimoine bâti québécois.  

 

 

 

 

 

Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:

¹ Paul-Louis Martin et Jean Lavoie, Les chemins de la mémoire : monuments et sites historiques du Québec, Tome II, préparé par la Commission des biens culturel du Québec, Publication du Québec, Québec, 1991, p. 309-310

² Entrevue réalisée avec Jean-Guy Desnoyers et Elaine Charbonneau, le 15 juin 2024, L’Acadie (SaintJean-sur-Richelieu)

³ Entrevue réalisée avec Suzanne Desnoyers et Charles Roy, le 20 juin 2024, L’Acadie (Saint-Jean-surRichelieu).

⁴ Entrevue réalisée avec Chantal Mayer et Martin Boissinot, le 22 juin 2024, L’Acadie (Saint-Jean-surRichelieu).

 

Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.