Carnets d’histoire – Un calvaire qui défie le temps

Au détour du chemin Évangéline, un petit édifice de bois raconte près de deux siècles de ferveur, d’épreuves et de résilience. Feux, intempéries, menaces de disparition… rien n’a su éteindre la présence du calvaire de L’Acadie, témoin d’une histoire à la fois spirituelle et humaine.

L’édicule du calvaire de L’Acadie de nos jours, avec à son frontispice une Assomption de la Vierge. Crédits photographiques : Émilie Gaudreault.

  Le calvaire de L’Acadie résiste devant l’adversité

Au village de L’Acadie, à l’encoignure de la rue Brisebois et du chemin Évangéline, se trouve un édicule blanc surmonté d’une chancelante croix de bois. Cette chapelle qui recèle un calvaire servait autrefois de reposoir lors de la procession de la Fête-Dieu.  

Pour l’occasion, elle était enjolivée de rubans et les fidèles étaient nombreux à y converger. Il était en outre coutume d’y effectuer tous les 14 septembre, au moment de la fête de l’Exaltation de la Sainte-Croix, une messe en plein air¹ 

À ce moment, on ouvrait la large porte à double vantail de la chapelle, venant dévoiler un Christ en croix (le calvaire) et un petit autel. Aujourd’hui, le temps l’ayant étiolé, la peinture s’effrite et forme des lambeaux sur ce portique abîmé qui demeure clos.  

Calvaire 

Un calvaire est en fait une croix de chemin qui exhibe le corps d’un Christ mort ou souffrant. Cette œuvre incarne, hors les murs de l’église, la douzième station du chemin de la croix, soit celle qui représente l’épisode de la crucifixion² 

Les calvaires dressés en bordures des chemins permettaient jadis le recueillement, lorsqu’on se trouvait éloigné de l’église. On les faisait également s’élever en guise de remerciement envers Dieu (ex-voto), pour commémorer un évènement marquant et parfois même en mémoire d’un proche³ 

Selon l’abbé Moreau, le calvaire de L’Acadie aurait été construit pour offrir à Dieu réparation, en raison des blasphèmes faits contre lui et l’Église par les protestants de la Grande Ligne (Saint-Blaise-sur-Richelieu) 

Regroupement au Calvaire l’acadie, 1925, Collection Les Amis de l’église patrimoniale de L’Acadie.

Moreau fait référence au pasteur Louis Roussy ainsi qu’à Henriette Odin Feller, des missionnaires d’origine suisse que l’on accusera de prosélytisme et que lui-même qualifie d’hérétiques.   

Unicité 

À travers le Québec, les calvaires sont parfois surmontés d’un dais (toit) ou cernés par une clôture et montrent généralement un Christ sans vie. Cependant, celui de L’Acadie fait partie d’un groupe d’œuvres beaucoup plus rares 

Collection Les Amis de l’église patrimoniale de L’Acadie.

Ici, le calvaire est logé dans un édicule complètement fermé et représente un Christ agonisant, le regard orienté vers le ciel. D’ailleurs, en 1840, le livre de comptes de la fabrique Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie) indique que 21 livres sont déboursées afin de payer le « solage du calvaire », signe qu’une chapelle a toujours abrité le Christ en croix. 

Projet 

Le 3 mai 1840, au son de la cloche de l’église paroissiale, les marguilliers de la fabrique de L’Acadie se réunissent en assemblée dans la sacristie. Là, ils consentent unanimement à ériger un calvaire, si toutefois l’assentiment de l’évêque de Montréal est obtenu. 

Suite à l’acceptation de leur projet par l’évêque, les marguilliers sont à nouveau convoqués le 14 juin et choisissent d’octroyer 50 piastres (300 livres) pour l’achat des statues qui entreront dans la composition du calvaire, en plus de 25 livres afin de « parfaire le dit calvaire »¹ 

Tout juste avant de quitter la cure de L’Acadie, le curé Joseph Crevier dit Bellerive consent le 21 septembre, à céder à la fabrique une parcelle de terre située à proximité de l’église, afin d’y ériger la chapelle du calvaire¹¹ 

Finsterer 

Dans une lettre adressée à Mgr Bourget, Charles Larocque, le nouveau curé de L’Acadie, annonce cependant qu’il refuse d’installer les statues destinées au calvaire avant que l’évêque ne les voie et ce à cause de leur laideur¹². 

Selon Larocque, la dépense de 300 livres pour les rondes-bosses (sculptures en trois dimensions) du calvaire n’est que du gaspillage. Ce travail de sculpture avait d’ailleurs été confié à Louis Daniel Finsterer.  

Notons que cet ornemaniste natif de Saint-Jean-François-Régis (Saint-Philippe) s’occupera aussi de la construction de l’édicule du calvaire pour lequel il recevra 600 livres¹³, en plus d’être responsable, avec son père Jean Georges Finsterer, de la réalisation du décor sculpté de l’église de L’Acadie.  

Rondes-bosses  

 Au sujet des rondes-bosses destinées au calvaire, précisons qu’il n’en reste aujourd’hui que deux que l’on peut attribuer au fils Finsterer, soit celle du Christ en croix et de l’Ange à la trompette.  

 L’ange trompettiste était autrefois juché à l’attique de la chapelle. Craignant un vol, on choisira de l’abriter au presbytère¹. Il est désormais sis sur un socle dans l’église, là où il fixe la chaire. La ronde-bosse du Christ se trouve quant à elle toujours dans l’édicule.  

Collection Les Amis de l’église patrimoniale de L’Acadie.

 Recouvert d’un simple périzonium noué sur le côté, le Christ affiche toutefois une expression incertaine, trafiquée par une coloration plutôt ingrate, voire caricaturale, qui demeure le fruit d’une

malheureuse restauration. Depuis environ 1905, il est flanqué de deux personnages féminins de la crucifixion, des statues de plâtre réalisées par la maison T. Carli¹. 

Feu 

Le 22 avril 1925, alors que des paroissiens s’affairent à brûler des amas de

foin, le feu contamine l’édicule du calvaire et le détruit partiellement. Avec l’aide des gens du village, tout ce qui s’y trouve est miraculeusement sauvé¹ 

 Reconstruite presqu’à l’identique la même année, la chapelle connaîtra un nouvel assaut en 1977. Comme l’indique l’historien Pierre Brault, les travaux de construction d’un pont neuf enjambant la rivière L’Acadie menacent alors de la faire disparaître. Heureusement, il n’en sera rien¹. 

 L’édicule qui trônait au sommet d’une petite colline nommée « côte du calvaire » et auquel on accédait en empruntant un grand escalier, verra cependant ses abords complètement redessinés.  

 Bien que les épreuves du temps et la perte de tradition la fasse tranquillement péricliter, la chapelle du calvaire de L’Acadie résiste. Nichée à son frontispice, une ronde-bosse de l’Assomption de la Vierge vêtue d’une cascade de drapés, les mains appuyées sur la poitrine, semble cependant implorer le ciel qu’elle soit confisquée à l’oubli.  

 

Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:

¹ Pierre Brault, Histoire de L’Acadie du Haut-Richelieu, Saint-Jean-sur-Richelieu, Éditions Mille roches, 1982, p. 240.

² Jean Simard, L’art religieux sur les routes du Québec, réalisé par la Direction des communications du Ministère de la culture et des communications, Patrimoine. Lieux et traditions, 1995, p.45.

³ Ibid., p. 3.

⁴ Stanislas-Albert Moreau, Histoire de L’Acadie, province de Québec, Montréal, s.é., 1908, p.64.

⁵ F.T. Rosser, « Louis Roussy », Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], https://www.biographi.ca/fr/bio/roussy_louis_10F.html, [Site consulté le 7 septembre 2025]

⁶ René Hardy, « Henriette Odin Feller », Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], https://www.biographi.ca/fr/bio/odin_henriette_9F.html, [Site consulté le 7 septembre 2025].

⁷ John R. Porter et Léopold Désy, Calvaire et croix de chemin du Québec, Collection, Ethnologie québécoise : cahier II, Montréal, Hurtubise, 1973, p.62.

⁸ Archives de la fabrique Sainte-Marguerite-de-Blairfindie, « 1840, 21 livres sont payées pour le solage du calvaire »

⁹ Ibid., « 3 mai 1840- assemblée des marguilliers – calvaire »

¹⁰ Ibid., « 14 juin 1840 – assemblée des marguilliers – calvaire »

¹¹ Op.cit., Brault, p.237-238.

¹² Op.cit., Moreau, p.64

¹³ Op.cit., Brault, p.238.

¹⁴ Nicole Martin-Verenka, L’Acadie du Haut-Richelieu : 1762-2001, Montréal, Histoire-Québec, Collection de la Société d’histoire de La Prairie de la Magdeleine, 2006, p. 270.

¹⁵ Fonds Morisset, Lacadie- Saint-Jean – Église, 1784-1963.

¹⁶ Op.cit., Brault, p.238.

¹⁷ Pierre Brault, « Construction d’un nouveau pont. Les abords de l’église et du presbytère de L’Acadie seront sensiblement modifiés », Le Canada Français, année 117, no 49, mercredi 4 mai 1977, p.27.

Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.