Un kiosque à musique rappelant les pavillons chinois
En mai 1922, le Parc de l’avenue neuvième à Iberville fait l’objet d’un entrefilet dans le journal Le Canada Français.¹ On y apprend que l’inspecteur Gagné d’Iberville a apposé des écriteaux aux différents coins de ce parc public.
On peut y lire que les autorités municipales souhaitent y prohiber la circulation de véhicules, sous peine d’amende. Quelques mois plus tard, on remarque sur ce terrain un va-et-vient inhabituel : un cirque ambulant y a dressé ses tentes, attirant ainsi une foule de curieux².
Septembre venu, c’est le début d’importants travaux d’aménagement dans ce parc déjà fort animé³. On mandate le charretier Adhémar Brosseau, afin qu’il procède au nivelage ainsi qu’au labourage du terrain⁴. Vient ensuite la réalisation d’un canal devant servir à alimenter un bassin central.
Il faudra attendre quelques années avant que ce parc, qui sera d’ailleurs rebaptisé en 1927 Parc Honoré-Mercier en l’honneur du neuvième premier ministre du Québec, natif de Saint-Athanase, accueille sa pièce maîtresse : un kiosque à musique rappelant les pavillons des jardins chinois.
Photographie : Archive de la Ville de Saint-Jean-sur-Richelieu
Viennent se jucher sur les cambrures concaves décrites par les extrémités de l’avant-toit, huit ornements peints en rouge rappelant le profil d’autant de dragons stylisés. Ces ornements ainsi que le garde-corps aux motifs géométriques (aujourd’hui transformé) renvoient à l’esthétique du pavillon du jardin chinois.
Comité d’urbanisme
Déjà en 1925, le Parc de l’avenue neuvième est le lieu de rendez-vous des enfants. Avec l’ouverture de la saison estivale plusieurs tentes rustiques l’envahissent, tels de petits campements de fortune bohémiens venant égayer le paysage urbain⁵.
D’ailleurs, l’inspecteur Georges Ouimet n’y tolère point les maraudeurs de nuit⁶. Une fois l’hiver arrivé, on y aménage parfois une patinoire qui fera le bonheur des tout-petits. Puis, il faudra ensuite patienter jusqu’à la belle saison pour que le parc soit à nouveau inauguré.
En 1926, l’Association du comité d’urbanisme d’Iberville mandate Romuald Labelle, qui possède d’ailleurs une propriété face au fameux parc, afin de diriger différents travaux dans le parc public⁷. Ce comité avait été fondé, afin de travailler notamment à l’amélioration ainsi qu’à l’embellissement de ce lieu.
Notons que le 1er septembre 1927, les membres de cette association (tous des messieurs d’Iberville), demanderont au Conseil de ville l’autorisation de s’incorporer officiellement sous le nom de « Comité d’urbanisme de la ville d’Iberville »⁸.
Architecte
Toujours en 1926, on procède au drainage et à nouveau au labourage du parc public. À la fin août, les plates-bandes et les allées sont achevées, on y a semé fleurs et gazon et on discute même d’y installer des jeux pour les enfants.
En septembre, le comité d’urbanisme vient tout juste de signer un contrat pour l’érection d’un kiosque à musique en bois, qui doit s’élever au centre du parc. Les matériaux choisis sont de première qualité et le plan est quant à lui unique en son genre.
Rapidement, le menuisier M. Doris⁹, en débute l’édification. La soumission de ce contracteur était d’ailleurs celle se conformant le mieux aux plans de « l’architecte Décarie »¹⁰.
Il s’agit fort probablement de Joseph-Louis-Théophile Décary, l’architecte montréalais qui fera s’ériger quatre mystérieuses colonnes antiques aux abords de sa villa située près du Richelieu.
Inauguration
Déjà, on vante l’ampleur et la belle tournure du kiosque à musique, dont on évalue les coûts de la structure à 1 550 $. Avec son plafond (essentiel sur le plan acoustique) arborant un riche décor, il s’agira de l’une des plus jolies gloriettes de la province!
L’entreprise de « peinturage » est quant à elle confiée à Élie Phaneuf¹¹, un peintre dont la boutique était alors sise au numéro 22 de la 6e avenue. Puis, l’inauguration officielle eut lieu le 18 novembre en présence des membres du comité d’urbanisme.
La veille on procédait même à l’illumination de l’édicule octogonal, lui conférant ainsi un cachet de fête. Plus tard, on installera sur le kiosque une affiche où était inscrit « Le Parc Mercier », puis au verso le nom des membres du club d’urbanisme.
Photographie : Maculture.ca
En 1950, Romuald Labelle, le père de l’historienne Yvonne Labelle et du célèbre bootlegger Conrad Labelle, se disait triste de constater que l’apparence du kiosque à musique est désormais pauvre et miséreuse. Celui qui selon sa fille était autrefois « l’âme dirigeante » du comité d’urbanisme, n’aura pas fait ce commentaire en vain, car le kiosque sera par la suite restauré pratiquement de fond en comble.
Loisirs
Le kiosque à musique fait partie intégrante du mobilier urbain du début du 20e siècle. Il demeure intimement lié aux loisirs privilégiés alors par la collectivité, tels que les concerts populaires se déroulant en plein air¹².
Celui d’Iberville accueillera notamment l’Union musicale d’Iberville, dont les premiers balbutiements officiels remontent, sous l’impulsion d’Ernest Thuot¹³, à 1914. Ainsi, les membres de la fanfare préparaient des concerts publics qu’ils venaient exécuter dans le parc.
En venant créer un nouvel espace de diffusion, le kiosque à musique a participé au décloisonnement de la place de la musique dans les villes ainsi qu’à la création de nouveaux publics.
En plus de démocratiser la musique, le kiosque du Parc Honoré-Mercier est également un lieu de rassemblement privilégié qui permet de sociabiliser. Surplombé d’un gracieux épi et arborant des colonnes ouvragées, il constitue encore aujourd’hui un objet d’art et de fierté citoyenne.
Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:
¹ « Nouvelles d’Iberville », dans Le Canada Français, édition du jeudi 11 mai 1922, p.8.
² « Nouvelles d’Iberville », dans Le Canada Français, édition du jeudi 3 août 1922, p.8.
³ « Nouvelles d’Iberville », dans Le Canada Français, édition du jeudi 7 septembre 1922, p.8.
⁴ « Nouvelles d’Iberville », dans Le Canada Français, édition du jeudi 20 septembre 1923, p.5.
⁵ « Nouvelles d’Iberville », dans Le Canada Français, édition du jeudi 16 juillet 1925, p.5.
⁶ « Nouvelles d’Iberville », dans Le Canada Français, édition du jeudi 4 juin 1925, p.8.
⁷ « Nouvelles d’Iberville », dans Le Canada Français, édition du jeudi 17 juin 1926, p.8.
⁸ Laurent Hamel, Dictionnaire historique d’Iberville, Saint-Jean-sur-Richelieu, Laurent Hamel, 2004, p.47.
⁹ « Nouvelles d’Iberville », dans Le Canada Français, édition du jeudi 28 octobre 1926, p.1.
¹⁰ « Nouvelles d’Iberville », dans Le Canada Français, édition du jeudi 7 décembre 1950, p.27.
¹¹ « Nouvelles d’Iberville », dans Le Canada Français, édition du jeudi 7 octobre 1926, p.8.
¹² Mussat, Marie-Claire. « Kiosque à musique et urbanisme. Les enjeux d’une autre scène ». Le concert et son public, édité par Hans Erich Bödeker et al., Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2002, https://doi.org/10.4000/books.editionsmsh.6784.
¹³ Voir à ce sujet Yvonne Labelle, Monographie d’Iberville sur le Richelieu, Iberville, Québec, 1958, 345 p. ill
Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.