Carnets d’histoire – Un presbytère oublié par la mémoire collective

Au cœur du Vieux-Saint-Jean se dresse un bâtiment d’une élégance rare : l’ancien évêché, autrefois presbytère majestueux puis résidence de l’évêque du diocèse. Symbole d’un quartier jadis vibrant — cathédrale, marché, bureau de poste, palais de justice — il formait le véritable noyau civique de la ville. Aujourd’hui pourtant, cet édifice de style Second Empire, témoin d’une page essentielle de notre histoire, pourrait être vendu au plus offrant, dans un silence presque total.

Quand notre patrimoine est mis aux enchères 

Saint-Jean-sur-Richelieu recèle de petites perles d’architecture séculaires de grand intérêt. Il y a notamment dans notre Vieux-Saint-Jean de ces bâtiments monumentaux, majestueux, qui appartiennent à des époques depuis longtemps révolues et qui fièrement résistent.  

Autant de trésors enfouis dans les dédales de cette ville ancienne qui a subi moult transformations au fil des âges. Je pense particulièrement à l’ancien évêché sis au 222, rue Jacques-Cartier Nord et qui loge maintenant la Résidence Monseigneur-Forget.  

Ce magnifique édifice de style Second Empire qui servit d’abord de presbytère fut construit en 1881¹, à l’ombre de l’église Saint-Jean-l’Évangéliste (aujourd’hui cathédrale). Il deviendra ensuite palais épiscopal, alors qu’il abrite entre 1934 et 1969, l’évêché du nouveau diocèse de Saint-Jean-de-Québec² 

Niché au cœur de ce qui formait jadis le noyau civique du Saint-Jean du 19e siècle, ce bâtiment se trouve non loin du palais de justice, du vieux bureau de poste, de l’édifice de la Place du marché et de l’ancienne caserne de pompiers. En outre, il prend place dans un véritable quadrilatère historique qui était autrefois également occupé par un couvent et un hospice qui deviendra le premier hôpital de Saint-Jean. 

Passant de secteur névralgique de la vieille cité, à lieu plutôt délaissé, cet îlot urbain et son histoire ont avec le temps doucement glissé vers l’oubli. Il ne faut donc pas s’étonner que la mise aux enchères de l’ancien évêché pour cause de non-paiement de taxes municipales³ ne vienne pas aujourd’hui déchaîner les passions.  

Pinsonneault Frères, Édit. St-Jean & Sherbrooke, P.Q. Can., carte postale, non datée, BAnQ.

Presbytères 

Le premier presbytère de la paroisse Saint-Jean-l’Évangéliste fut édifié en 1830, à droite de l’église du lieu construite deux ans plus tôt et qui était faite de pierre des champs. Les façades principales de ces deux édifices étaient alors orientées, faisant face à l’orient, comme au Richelieu 

Ce premier presbytère qui faisait ligne avec le portail de son église proposait des dimensions de 60 pieds de longueur par 36 pieds de profondeur. Environ le tiers du bâtiment était par ailleurs destiné aux habitants de la paroisse et servait de salle publique 

En 1881, la fabrique prit la décision de démolir cet édifice qui nécessitait à ce moment dit-on plusieurs réparations. La construction d’un nouveau presbytère fut ensuite confiée aux entrepreneurs Jos Chagnon et Félix Côté de Saint-Jean, qui s’engageaient à réaliser ces travaux pour la somme de vingt-six mille dollars 

Second Empire 

La nouvelle demeure curiale viendra alors adopter une esthétique Second Empire (ou Napoléon III). Ce style né en France durant le règne de Louis-Napoléon Bonaparte connaîtra d’ailleurs une certaine popularité au Canada à la fin du 19e siècle.  

Grandiose, notamment avec son caractéristique toit à la Mansart à quatre versants percé de lucarnes cintrées, on raconte que l’imposant presbytère sera toutefois réalisé à perte par Chagnon et Côté qui avaient mal évalué l’ampleur des travaux 

Une requête fut en effet envoyée le 17 février 1884, par les paroissiens de Saint-Jean à Mgr Fabre, évêque de Montréal, dans l’optique d’obtenir l’approbation du prélat afin d’indemniser le déficit encouru par les deux entrepreneurs 

 

 

Noblesse 

S’élevant sur trois étages, l’édifice qui arbore une parfaite symétrie est recouvert d’un parement de pierre de taille et à bossages et propose deux légères avancées qui sont à la fois munies d’oriels (fenêtres en saillie) et coiffées de terrasses faîtières ainsi que d’épis.   

Ces avancées sont positionnées de part et d’autre d’un grand escalier central fait de pierre qui est lui-même surmonté d’un balcon soutenu

Joseph Laurent Pinsonneault, photographie, non datée. Collection Musée du Haut-Richelieu.

par d’imposantes consoles ouvragées. Notons également l’utilisation de nombreux ornements, dont des chaînages d’angle qui viennent enjoliver ce bâtiment empreint d’une grande noblesse. 

Cette construction initiale deviendra ultimement la portion centrale de l’édifice qui connaîtra plus tard un important agrandissement. Des ailes seront ainsi greffées de chaque côté de la structure d’origine datant de 1881, dans un prolongement tout en cohérence avec le style du bâtiment et qui viendra ajouter à son caractère monumental. 

Évêché 

En 1934, le presbytère devient évêché (résidence de l’évêque), avec la récente création du diocèse Saint-Jean-de-Québec. Paul-Ernest-Anastase Forget, son premier évêque, demeurera en poste jusqu’à sa mort en 1955, moment où il ira rejoindre la crypte de la cathédrale Saint-Jean-l’Évangéliste¹ 

Sur le frontispice du vieil évêché on peut d’ailleurs toujours lire la devise de l’évêque fondateur gravée en latin dans la pierre : Oportet Christum regnare – « Il faut que le Christ règne. »  

Fait intéressant, en 1952 un chemin couvert venant relier le palais épiscopal à la cathédrale Saint-Jean-l’Évangéliste sera ajouté¹¹. Ce passage permettait ainsi la libre circulation d’un bâtiment à l’autre, sans devoir passer par l’extérieur. Enfin, suite à une réorganisation en 1969, l’évêché déménagera à Longueuil.  

Enchères 

En 1992, l’ancienne résidence épiscopale de Saint-Jean, qui était dépouillée de sa fonction d’origine depuis déjà plusieurs années, sera transformée en centre d’hébergement pour personnes âgées et prendra alors le nom de centre Mgr-Forget (maintenant résidence Monseigneur-Forget)¹² 

Aujourd’hui, une trentaine d’années après cette importante conversion, il semble que l’avenir de cet ancien bâtiment institutionnel qui détient un rôle clef dans l’histoire johannaise soit incertain, sa mise en vente par les autorités municipales ayant été annoncée.  

À une époque où nous sommes plus que jamais à négocier l’avenir de notre patrimoine culturel, il apparaît d’autant plus ironique qu’un tel édifice, autrefois si prestigieux, soit désormais menacé d’être soumis aux jeux des enchères et ce dans une indifférence quasi totale.  

 

Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:

¹ Maurice Laforest et Monique Signori, Une église, une cathédrale : Saint-Jean-l’Évangéliste, Saint-Jeansur-Richelieu, Éditions Mille roches, 1980, p. 30. 

² Gilles Roy, « Une nouvelle vocation pour l’évêché », dans Le Canada Français, édition du 19 juin 1991, année 132, no2, p. B-17. et Guy Granger, « Saint-Jean et Iberville, centres d’un futur diocèse? », dans Le Canada Français, édition du 19 novembre 1969, année 110, no 26, p.8.

³ Camille Vanderschelden, « Un bijou du patrimoine vendu à 170 000$ », dans Le Canada Français, édition du 13 juin 2024, année 164, no 41, p.14.

⁴ Op.cit., Laforest et Signori, p.17.

⁵ Ibid

⁶ Ibid., p. 30.

⁷ Ibid., p.31.

 

⁸ Monique Laforest-Signori, Inventaire analytique des archives du diocèse de Saint-Jean-de-Québec : 1688-1900, Québec, Centre de documentation, Service de l’inventaire des biens culturels, 1976, 14A/442, 1884, 17 juillet, p.466.

⁹ Op.cit., Laforest et Signori, p.37.

¹⁰ « Funérailles de S.E. Mgr Anastase Forget », dans La Patrie, édition du mercredi 9 février 1955, année 76, no 290, p.2..

¹¹ Op.cit., Laforest et Signori, p. 40

¹² « La Résidence Mgr Forget fait revivre l’ancien évêché », dans Le Richelieu, le dimanche 4 octobre 1992, vol. 58, no 4, p.8

 

Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.