Carnets d’histoire – Une maison de 1745 déménagée pierre par pierre à L’Acadie

Sur le chemin des Vieux-Moulins, certaines maisons anciennes n’ont pas toujours vu naître leurs murs là où elles se dressent aujourd’hui. Parmi elles, une demeure exceptionnelle datant du milieu du 18ᵉ siècle a été démontée, numérotée, transportée, puis rebâtie à L’Acadie par un enseignant passionné d’art et d’histoire, Jean-Pierre Valiquette.

Quand la passion reconstruit le passé

Photographie : Émilie Gaudreault, 2021.

Saviez-vous que certaines maisons anciennes situées sur le chemin des Vieux-Moulins dans le secteur L’Acadie à Saint-Jean-sur-Richelieu, ne sont pas vraiment ce qu’elles prétendent? En fait, quelques-unes de ces belles ancestrales ne sont pas situées sur leur site d’origine.  

À la manière d’immenses casse-têtes, ces maisons ont été démontées, savamment numérotées, déménagées, puis reconstruites à L’Acadie. La plus vieille de ces constructions est située au 780, chemin des Vieux-Moulins. Il s’agit d’ailleurs de l’une des plus anciennes maisons d’habitation de Saint-Jean-sur-Richelieu, si ce n’est la plus ancienne.  

Débâtir 

C’est à Saint-Hubert que Jean-Pierre Valiquette déniche la maison de ses rêves. Abandonnée depuis de nombreuses années, la demeure de style colonial français qui date d’environ 1745 se trouve toutefois dans un piteux état¹ 

Propriété d’un agriculteur qui cherche à s’en débarrasser, afin de mieux vendre ses terres, Valiquette l’acquiert pour seulement cinq cents dollars². Une somme ridicule qui vient cependant avec une condition bien spécifique : l’obligation de la débâtir et de procéder coûte que coûte à son déménagement.  

Durant l’été 1967, après la numérotation, notamment des poutres de la charpente et des pierres, le jeune enseignant passionné d’art et d’histoire, la démonte, puis la transporte patiemment jusqu’à L’Acadie. Là, sur une parcelle de terre détachée du lot de la ferme Joseph-Roy³, il s’évertuera à redonner vie à ces ruines.  

Annette Desnoyers et Roch Lamarre, Fonds Ubald Desnoyers (UD-005-023), 1939.
Dans le coin supérieur droit de la photographie nous pouvons voir la maison de pierre qui se trouvait sur le terrain que se procura Jean-Pierre Valiquette à L’Acadie. Cette demeure était cependant en ruine à son arrivée et jugée irrécupérable par le restaurateur.

Ruine

Fait intéressant, tout près de ce terrain que vient de se procurer Jean-Pierre Valiquette, se trouve déjà une vieille maison de pierre en ruine. On raconte que cette demeure située en bordure du chemin des Vieux-Moulins a été occupée jusqu’au début du 20e siècle, puis laissée à l’abandon.  

Des photographies anciennes montrent d’ailleurs d’importantes similitudes formelles entre cette maison abandonnée et celle du capitaine de milice Laurent Roy, dont les demeures sont toujours situées au 638, chemin des Vieux-Moulins.  

Dans les années 1930, cet imposant édifice qui daterait d’avant 1805 était même entouré de différentes dépendances de bois. Cependant, au moment où Jean-Pierre Valiquette arrive à L’Acadie, plusieurs murs se sont déjà écroulés, de nombreux éléments architecturaux ont été pillés et l’une des dépendances détruite. Le jeune restaurateur la juge alors irrécupérable et lui préfère la maison de Saint-Hubert 

Notons toutefois que les ruines de cette ancienne maison de pierre sont toujours sises près du 780, chemin des Vieux-Moulins et viennent témoigner du début de la colonisation à Petite-Rivière-de-Montréal (L’Acadie). 

Rebâtir

La maison en ruine vers 1968, Collection Jean-Guy Desnoyers, v. 1968.
Au moment où Jean-Pierre Valiquette arrive à L’Acadie et remonte une maison de pierre (circa 1745) au 780, chemin des Vieux-Moulins on retrouve cette demeure en ruine à proximité de son terrain.

 En 1968, Valiquette entreprend d’abord la reconstruction d’un garage et d’un atelier de bois, des bâtiments également trouvés, puis déménagés à L’Acadie. Ce n’est que l’année suivante qu’il amorce la réédification, à l’identique, du bâtiment principal. 

 Une fois la pièce maîtresse annexée aux dépendances, l’ensemble forme un « L ». D’ailleurs, l’orientation de la maison de pierre et de sa cuisine d’été, qui sont davantage perpendiculaires, que parallèles à la rivière L’Acadie et à la voie publique, est un indice qui vient trahir le fait que cet ensemble ne se trouve pas sur son emplacement d’origine.  

Les devantures des autres maisons anciennes situées en bordure de la rivière L’Acadie, sur le chemin des Vieux-Moulins, sont d’ailleurs toutes orientées vers l’est, à l’exception d’une autre maison déménagée, sise quant à elle au numéro 810.  

Architecture 

Travail patient s’il en est un, la reconstruction s’échelonnera sur près de cinq années. Notons également qu’il en coûta à l’époque 30 000 dollars à cet amoureux du patrimoine pour redonner à ces ruines leur lustre d’antan.  

Valiquette fera d’ailleurs pratiquement tout lui-même. À noter, les deux imposantes cheminées qui viennent prolonger les murs-pignon du corps principal ainsi que l’impressionnante fenestration.  

Après l’achèvement de sa titanesque entreprise, Jean-Pierre Valiquette choisira toutefois de se départir vers la fin des années 1970 de celle qu’il appelait « le rêve de sa vie », pour récidiver avec un autre projet.  

On dit souvent à la blague de ceux qui entreprennent la restauration d’une maison ancienne, qu’ils sont empreints d’une certaine folie. Quant à moi, je qualifierais de douce cette « folie » qui a permis à cette magnifique demeure de pierre du milieu du 18e siècle de renaître à L’Acadie. 

Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:

¹ Jocelyne Poulin, « Comment obtenir sa maison canadienne en 7 ans et la payer seulement $15,000 », dans Le Canada Français, édition du mercredi 14 juin 1972, 113e année, no 3, p. 41.

² Ibid., p.42.

³ Propriété voisine située au 777, chemin des Vieux-Moulins. Répertoire du patrimoine culturel du Québec, « Ferme Joseph-Roy », [en ligne], https://www.patrimoineculturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=92414&type=bien , [Site consulté le 2 septembre
2025].

⁴ Madeleine Dubuc, « Une maison du passé se cherche un avenir », dans La Presse, édition du samedi 13 novembre 1976, Montréal, p. H-1.

⁵ Op.cit., Poulin.

⁶ Florian Bernard, « Au fil des municipalités », dans La Presse, édition du lundi 19 juin 1972, Montréal, p.
D-10.

 

Le Musée du Haut-Richelieu tient à remercier la MRC du Haut-Richelieu ainsi que le gouvernement du Québec pour leur soutien dans la parution de cet article.