MAJOR PAUL SAVOY : DE LA BLUELINE À LA LIGNE DE FRONT

Bien avant de marquer l'histoire de l'imprimerie régionale, le patron de la Blueline, Paul Savoy, marquait celle du champ de bataille. Refusant d'abandonner ses hommes malgré des problèmes de santé, il s'illustra par un courage exceptionnel lors du raid de Dieppe, où il perdit la vie en 1942. Une maison comme celles qu’on croit connaître — mais qui renferme l’âme d’une communauté.

La Blueline est une des entreprises les plus durablement implantées dans le paysage du Haut-Richelieu. Sa présence remonte à l’époque où l’imprimerie était une industrie répandue au Québec, et particulièrement à Saint-Jean-sur-Richelieu. Si l’armée recrutait beaucoup dans le personnel ouvrier, l’un des hommes les plus remarquables du raid de Dieppe a été le patron de la Blueline : Paul Savoy.

S’engager, malgré tout

Le 11 septembre 1939, La Presse publie une photo de quatre militaires issus de la famille de madame Alphonse Morin, d’Iberville. Ce sont ses fils Pierre et André, ainsi que ses gendres, Maurice Forget et Paul Savoy. Ce dernier, qui avait marié Lucie Morin, est un géant de six pieds appartenant à une importante famille d’industriels. Chez les Fusiliers Mont-Royal, il commande la compagnie d’état-major. 

Approchant la quarantaine, il est déjà âgé pour aller à la guerre. Né aux États-Unis, il doit prouver qu’il est bel et bien citoyen canadien pour porter l’uniforme. Son dossier militaire révèle qu’il pouvait être dispensé du service militaire : il a les pieds plats, et une phlébite affecte sa jambe gauche. Au printemps 1942, on décrète que sa santé ne répond plus aux exigences minimales des hommes au front, et on recommande de l’affecter à la production des plaques et parchemins pour les familles des défunts. Savoy refuse de se séparer de ses hommes, avec qui il vient de passer les trois dernières années. Il part à l’assaut de Dieppe, le 19 août 1942. C’est là qu’il disparait. Ironie du sort, dans son édition du 20 août 1942, La Presse annonce qu’il vient d’être promu major. Cela fait de lui le plus haut gradé du régiment tué lors de cette mission.

Le courage de Savoy

On sait, par un témoignage du soldat Walter-H. Gibson, que Savoy lui porte secours « en rampant sur une distance de 25 verges à la vue de l’ennemi ». À ce moment de la bataille, les deux sont blessés, ce qui n’empêche pas Savoy de mettre Gibson en lieu sûr avant de repartir. Mais que compte-t-il faire en s’exposant ainsi au front?

La plage de Dieppe est un capharnaüm. Personne ne s’entend, les troupes sont éparpillées, des officiers sont morts et les radio-émetteurs sont hors d’usage. Paul Savoy décide donc d’organiser son régiment en se déplaçant sur la ligne du front. C’est ainsi qu’il entend coordonner une attaque sur le casino, alors situé sur la plage de Dieppe, et que les Allemands ont transformé en bunker. Il s’élance à travers la plage, courant, zigzaguant et se jetant par terre à chaque obus qu’il sent venir. Au bout de sa course, il parvient à atteindre l’endroit où se sont réfugiés le major Painchaud et son concitoyen johannais, le capitaine Conrad Camaraire. Ils constatent l’état de la situation. Toujours convaincu de pouvoir organiser ses troupes, Paul Savoy repart. Pour ne jamais revenir.

À droite. Lucie Morin Savoy épouse du Major Paul Savoy. Collection du Musée du Haut-Richelieu 1986.29.1194

Plus tard ce jour-là, Camaraire aperçoit le corps de Savoy qui flotte sur la marée montante. Il s’élance à travers la mitraille, le temps de constater sa mort et de lui retirer son alliance, qu’il compte remettre à sa veuve. Celle-ci, dit-on, a longtemps espéré que son époux ait survécu et lui revienne.

 

 

 

 

 

Une cause en héritage

Le sacrifice de Paul Savoy mérite considération. À l’époque, plusieurs entrepreneurs choisissaient d’investir une portion significative de leur fortune dans des causes humanitaires. À la suite de la mort de Paul, son père, George, décide de financer la construction d’un centre d’aide aux épileptiques sur le flanc du mont Saint-Hilaire. Nommé le Foyer Dieppe en mémoire de Paul, c’est un centre laïc où les pensionnaires reçoivent des soins et de la formation pour s’accomplir dans le calme et la sécurité. Le 8 mai 1954, Le Droit titre un article ainsi : « La mort du major Savoy a valu une nouvelle vie aux épileptiques ». 

Inauguration du Foyer Dieppe (Source : La Presse, via BANQ)

Inauguration du Foyer Dieppe (Source : La Presse, via BANQ)

Le Foyer Dieppe n’existe plus. La plaque commémorative posée dans le hall a été retrouvée à Beloeil, puis installée au manège militaire des Fusiliers Mont-Royal en 2025. Par contre, il reste la Fondation Savoy, qui soutient toujours la recherche contre l’épilepsie.

 

 

 

 

 

Texte rédigé par l’historienne Marilou Desnoyers. Détentrice d’un baccalauréat, d’une maîtrise ainsi que d’études au niveau doctoral en Histoire de l’art, Mme Desnoyers signe plusieurs ouvrages à caractère historique, dont L’église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie. Lieu de mémoires (2016), Regard sur 350 ans d’histoire : Saint-Jean-sur-Richelieu (2016), Le Haut-Richelieu : des trésors d’eau, de terres et de feu (2017) ainsi que la Collection des rallyes historiques qui compte à ce jour cinq plaquettes. Dans le cadre de la série d’articles Les carnets d’histoire, elle contribue à la mise en valeur du patrimoine bâti de la région en soulignant l’importance de ses édifices emblématiques.
Références:

¹  Dossier militaire de Paul Savoy, Bibliothèque et Archives Canada

² La Presse, 20 août 1942, p. 16

³ Le Soleil, 29 septembre 1943, p. 3

⁴ Témoignage inédit de Conrad Camaraire, 1943, Manège des Fusiliers Mont-Royal.

⁴ Le Droit, 8 mai 1954, p. 2

 

À PROPOS DE NOS HÉROS MÉCONNUS DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE. Ce projet est réalisé grâce au soutien financier du gouvernement du Québec, de la MRC du Haut-Richelieu et de la Corporation du Fort Saint-Jean dans le cadre de l’Entente de développement culturel. Il est rendu possible grâce au précieux soutien de Christine Normandin, députée de Saint-Jean à la Chambre des Communes, du Musée du Haut-Richelieu, du Journal Le Canada français et du site Le Québec et les guerres mondiales.